Le cinéaste Park Chan-wook expose pour la première fois en dehors de son pays, à la Fondation Lee Ufan à Arles, dans le cadre des Rencontres de la photographie. « Par un matin calme » révèle une autre facette du réalisateur sud-coréen.
Réputé hyperactif et perfectionniste, Park Chan-wook semble libéré avec la photo. L’exposition révèle un regard plus contemplatif, une attirance pour la surprise, saisie en un clic, une appétence pour une forme de surréalisme. Il s’en dégage parfois un sentiment d’inquiétude, d’angoisse. Comme ce nageur, minuscule et seul, en pleine mer : un cliché qui souligne la liberté de l’homme, mais aussi la « force qui dépasse la vie humaine« , comme nous l’explique la commissaire de l’exposition Valérie Duponchelle.
Critique d’art au Figaro, cinéphile aiguisée qui a couvert le Festival de Cannes pendant dix ans, cette admiratrice de Kim Ki-duk a découvert Park Chan-wook par son fils, grand fan. Lors d’un voyage en Corée en 2014, le hasard a voulu qu’une amie lui propose de rencontrer le cinéaste à Incheon. Un entretien imprévu d’une heure qui s’est étiré durant trois heures. Aussi, quand ce projet d’exposition de ses photos en dehors de son pays, c’est à elle qu’on a proposé le commissariat.

Il a fallu choisir sur écran parmi les 500 photos. « J’ai trouvé ses photos étonnantes, elles avaient une beauté un peu étrange, à la fois apaisantes et menaçantes » explique la journaliste. « On en a gardé 63, dont seulement cinq qui proviennent de ses films : trois de Mademoiselle (The Handmaiden) et deux de son dernier film, Decision to Leave. » Le réalisateur, entre la course aux Oscars en janvier et la présidence du jury à Cannes en mai, était peu disponible. Mais « il est intervenu dans le choix des très grands formats« . « Il connait très bien ses photos, il ne les met jamais en scène, et il ne les retouche pas » précise-t-elle.
Contrairement à ses films, la photo lui permet de s’extraire du dilemme moral de ses récits. Elles sont ancrées dans un temps plus long. Tout semble suspendu. Valérie Duponchelle analyse cette supposée opposition entre les deux arts : « Lui dit que le cinéma et la photo, ça n’a rien à voir, mais en fait, ça a à voir. Si on retire les personnages de ses films, on retrouverait la même photographie. Il y a tout ce regard sur la Corée, sur l’identité coréenne : cette juxtaposition très forte du beau et du laid, de la nature et du construit, de l’absurdité et de l’ordre. » Le parcours s’achève d’ailleurs sur quelques cimaises traduisant la mort, comme ses films se finissent souvent par le décès du ou des héros.

Logiquement, cette série est hantée. Parfois ce sont des parasols qui nous évoquent des figures spectrales. Et puis « il y a Lady Hideko dans The Handmaiden qui se regarde dans le miroir, moment où elle perd la raison et devient un fantôme. Ça me fait beaucoup penser à Kwaïdan, le film de Masaki Kobayashi, notamment le chapitre sur la femme des neiges » précise la commissaire. Ces images « s’imposent à [notre] inconscient.«
Ou à notre imaginaire. Comme ce magnifique grand format d’une fenêtre avec vue sur la mer, cristalline, qui capte si bien la lumière particulière de Busan, au sud du pays.
La photo fait son cinéma
En cela, les images de paysages et de visages, d’animaux et de nature que Park Chan-wook s’amuse à figer sont l’exact inverse de ce que la photo produit autour du cinéma. Dans ces Rencontres d’Arles, on a pu voir des stars de cinéma photographiées à foison : Scorsese (Barrat), Deneuve et un flamant rose (Bailey), Swinton (Metzger, dont l’exposition est un miroir tendu à l’art cinétique), Garrel la main dans le jean et Ulliel maquillé dans le bain (Duncan dans l’exposition Come Together), etc. Sans oublier les personnalités du 7e art qui font de la photo : Charlotte Gainsbourg avec sa série « 5 bis » bénéficie d’un lieu climatisé et de mécènes généreux pour de beaux tirages aussi froids que du papier glacé. Du classique. Du portrait ou de l’objet.

Pourtant, Arles fait aussi la part belle à l’image en mouvement, autrement dit à la photo qui se mue en cinéma. Il s’agit le plus souvent de vidéo. La liste est longue : Martine Barrat dans le Bronx, Harry Gruyaert à New York et sur les plages du nord, William Klein fasciné par les lumières de Broadway, Stan Douglas et des films sur le jazz, le flamenco ou même une SF sur le dédoublement (passionnante), Sammy Baloji au Katanga, le très beau roman algérien (et musical) de Katia Kameli, les génériques des documentaires et certains reportages engagés de Marie-Claude Deffarge et Gordian Troeller, les mises en situation canines hilarantes de William Wegman dans R comme Regarder, le fabuleux et étrange Les ailleurs de Sébastien Duijndam dans Nous ne sommes pas seuls, le film décalé et faussement super-8 de Lee Shulman et Omar Victor Diop, le magnétique Everyday Maneuver & Landscape of Energy du taïwanais Yuan Goang-Min, etc…
Sans oublier, à Luma, les deux films de Julianknxx ou celui, plus classique, de Camille Henrot, In the Veins, autour de l’éducation des enfants à l’ère de la crise climatique. Ou encore à la Fondation Van Gogh, qui ose dans son épatante exposition Suspects! la diffusion des films trash et transgressifs de Clément Courgeon (aka Triboulet), échos aux premières œuvres de John Waters.
Et puis, enfin, il y a Memory Palace de Clément Cogitore qui interroge ce qui demeure dans la mémoire collective à l’heure du cloud, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle. À partir d’un récit fictif nourri de références littéraires et d’une mythologie remontant à la Mésopotamie, il construit une généalogie fragmentée de l’humanité, de ses souvenirs et de ses violences. Soit 400 heures de films amateurs tournés pendant les Trente Glorieuses en Europe et aux États-Unis pour 30 minutes de film dont les séquences produites par IA, conçues à partir de ces images, viennent combler leurs lacunes tout en introduisant des anomalies presque imperceptibles.
C’est finalement, paradoxalement, dans l’image en mouvement que les Rencontres s’avèrent parfois plus audacieuses et plus innovantes.
