Dolly Parton et Tim Curry : deux icônes « queer » qu’on aimera toujours

Dolly Parton et Tim Curry : deux icônes « queer » qu’on aimera toujours

Le 25 août, on a perdu deux icônes. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour les cinéphiles ça veut dire beaucoup. Dolly Parton, monument de la culture américaine (60 ans de carrière au top) et Tim Curry, acteur britannique culte, se sont éteints tous deux à l’âge de 80 ans.

Dolly, impératrice de la Country, a été l’une des plus grandes autrices-compositrices du XXe siècle, une philanthrope comme on n’en fait plus, une personnalité excentrique et intelligente, généreuse et positive qui réunissait à la fois les rednecks et les minorités, les réacs et les LGBT. Une alliée queer jusqu’au bout de ses faux ongles de plus de 7 cms. Inspiration pour les drag-queens, modèle pour les féministes, femme superstar indépendante (quinze ans avant Madonna), elle a un parc d’attraction à son nom, une fondation qui a fait lire des millions d’enfants, et devrait bientôt donner son nom à l’aéroport de Nashville.

C’était aussi une actrice, une scénariste et une productrice pour le cinéma et la télévision.

La première fois qu’on la découvre sur grand écran, en 1980, Dolly est une secrétaire aux allures de pin-up prête à chasser son boss au lasso. Comment se débarrasser de son patron? (9 to 5) est une comédie féministe. Alors que l’Amérique devient reaganienne, guérissant de son trauma vietnamien et cherchant un miracle économique après une décennie de crise, Jane Fonda vient de créer sa société de production. « Mes idées de films viennent toujours de choses que j’entends et que je perçois dans ma vie quotidienne… Une très vieille amie à moi avait fondé à Boston une organisation appelée « Nine to Five », une association d’employées de bureau. Je les ai entendues parler de leur travail, et elles avaient des histoires formidables à raconter. Et j’ai toujours été attirée par ces films des années 1940 réunissant trois grandes vedettes féminines. »

Si Lily Tomlin, star de l’humour, est rapidement envisagée, le choix de la troisième actrice est plus crucial. Il fallait trouver une personnalité différente et complémentaire. Que ce soit physiquement, énergétiquement, et commercialement. Pour que la comédie touche toutes les cibles, la secrétaire du patron devait être appréciée des classes populaires et moins urbaines.

Qui pour incarner une femme jugée sur son apparence, sexualisée par son patron, mais lucide, drôle, digne et capable de se défendre contre n’importe quel homme? La plus célèbre des « Dumb Blonde », connue pour son franc parler, ses répliques hilarantes, son intelligence instinctive et son naturel sur les plateaux de TV, pouvait être la surprise du chef. Star musicale depuis plus d’une décennie, Dolly Parton avait, en bonus, un public bien plus large que Fonda et Tomlin.

Si Parton avait jusque là refusé toutes les propositions de cinéma, celle-ci l’intéressait davantage. Le personnage lui ressemble, le sujet lui plait. Elle y virevolte et impose son talent immédiatement. En plus d’écrire et interpréter la chanson phare 9 to 5, qui se classe première au classement Billboard (et réentendue dans Deadpool 2, entre autres), récolte plusieurs disques de platine, reçoit une nomination pour l’Oscar de la meilleure chanson (en plus d’être dans les 100 meilleures chansons de films de l’American Film Institute).

Dollywood

Malgré ce coup d’éclat dès son premier film, Dolly Parton a été rare au cinéma. Mais la plupart du temps, elle a su flairer les bons rôles. Dans The Best Little Whorehouse in Texas (La cage aux poules), en 1982, elle incarne une tenancière d’un bordel qui doit fermer à cause d’un gouverneur réac, tandis qu’elle vit une histoire d’amour avec le shérif (Burt Reynolds) chargé d’exécuter la loi. C’est dans ce film qu’elle chante le mythique I will always love you (reprise par Whitney Houston dans The Bodyguard, devenant un carton musical mondial). La comédie potache et romantique, adaptation d’un musical de Broadway, réussit à détroner E.T. de la première place du box office et termine dans les dix plus gros succès de l’année.

Quelques films, cependant, ne rencontrent ni le public ni la critique. Les rom-coms Rhinestone (avec Sylvester Stallone) et Straight Talk (avec James Woods), ou plus tard la farce Frank McKlusky sont effectivement de sombres navets. Et le sympathique Joyful Noise (avec Queen Latifah), comédie dramatique et musicale, n’a pas permis à la star de renouer avec le succès en 2012.

Cependant, on retient que l’actrice a aussi brillé dans un registre plus dramatique. En 1989, Steel Magnolias (Potins de femmes en français, horrible titre) l’intègre dans un girls band composé de Sally Field, Shirley MacLaine, Daryl Hannah, Olympia Dukakis et la débutante Julia Roberts. Un joli mélo entre rires et larmes qui rappelle que la sororité ne date pas d’hier.

Trois films, tous dans les années 1980, lui ont permis de briller sur le grand écran en secrétaire new yorkaise, entrepreneuse aux décolletés plongeants, et commerçante provinciale. Dolly Parton a aussi été utilisée pour elle-même (dans son propre rôle dans Miss FBI 2, ou dans des productions de Noël formatées autour de son personnage). Ses caméos dans les séries TV variées ou dans des shows/téléfilms ciselés pour elle ont entretenu sa popularité. Elle a enfin été la « muse » du drame Dumplin’ (avec Jennifer Aniston) puisque l’héroïne est fan de la chanteuse (qui, bonne joueuse, compose la chanson originale du film, Girl in the movies).

Car en plus d’être actrice, productrice, scénariste, Parton aime composer des chansons pour les films. Après une première nomination pour son tube 9 to 5, elle a aussi été citée aux Oscars pour la chanson du film Transamerica, Travelin’ Thru. Elle par ailleurs reçu cette année l’Oscar d’honneur pour ses activités humanitaires. Et, indirectement, elle en a obtenu un autre en tant que productrice avec le documentaire Common Threads: Stories from the Quilt, gagnant dans sa catégorie en 1989. Le film de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, primé également à Berlin, est l’un des premiers à avoir abordé la pandémie du SIDA sous un angle critique, sanitaire et social.

« Si vous êtes gay, vous êtes gay. Si vous êtes hétérosexuel, vous êtes hétérosexuel. Nous sommes ce que nous sommes. Nous devrions nous montrer accueillants et aimants. Nous sommes tous les enfants de Dieu. Si vous êtes vraiment le bon chrétien que vous prétendez être, pourquoi jugez-vous les autres ? C’est le travail de Dieu. Nous ne sommes pas Dieu » affirmait celle qui avait aussi lancé : « Si je n’avais pas été une femme, j’aurais certainement été drag-queen. J’aime tout ce faste : j’aurais porté des talons hauts et une énorme coiffure. J’aurais été comme RuPaul.« 

Wild and Untamed Tim

« Don’t Dream It, Be It » chantait l’acteur britannique Tim Curry dans The Rocky Horror Picture Show. Comme elle, il a commencé sur la scène. Pour lui, les planches de Londres avec les musicals Hair et The Rocky Horror Picture Show, où il créé le rôle du Dr Frank-N-Furter.

Il reprend le personnage, « travesti venu de Transsexual, Transylvanie« , dans l’adaptation au cinéma en 1975. Un personnage d’alien qu’il a créé, queer au max, bisexuel, hédoniste et obscène, ultra-maquillé (ce gloss!), vêtu de cuir et de latex. L’excès personnifié. Un corps androgyne très gay seventies (style Tom of Finland sans les muscles) et de féminité revendiquée (avec toute l’ambivalence nécessaire). Le film est culte (il suffit de voir la scène de sa projection dans Fame d’Alan Parker), et doit beaucoup à cette personnification de l’acteur, qui ne semble avoir aucune limite corporelle et faciale. Un showman en puissance.

« Le film donne à chacun la permission de se conduire aussi mal qu’il le souhaite, de la manière et avec la personne qu’il souhaite. Et j’en suis fier » confiait-il à W Magazine.

Le cinéma ne saura pas trop quoi en faire… À croire que, comme pour Parton, une forte personnalité et un charisme extralarge font peur aux producteurs. Ce génie de l’outrance brille sur scène avec Amadeus (première mise en scène de 1981) qui lui fait gagner un Tony Award. Deux ans plus tard, il obtient l’un de ses meilleurs rôles, en journaliste, dans le drame The Ploughman’s Lunch (Guerres froides) de Richard Eyre.

Hollywood a moins d’imagination. Sa « gueule » de Grinch en fait un acteur de choix pour des rôles extrêmes, et souvent diaboliques : Seigneur des ténèbres dans Legend de Ridley Scott, affreux cardinal de Richelieu dans Les trois mousquetaires, clown horrifique dans la version télévisée de Ça d’après Stephen King. Curry a été touche à tout et a pris les cachets. De la comédie musicale (Annie) au film d’action (À la poursuite d’Octobre rouge), de la comédie familiale (Maman j’ai encore raté l’avion) au film d’aventures (Congo), de la farce (Scary Movie 2) au reboot explosif (Charlie et ses drôles de Dames), on l’a croisé dans de nombreux films durant quarante ans. Et parmi eux, beaucoup de farces oubliées, de thrillers anecdotiques, de films fantastiques très datés, d’histoires de pirates ringardes…

En se laissant séduire par le mirage de Los Angeles, Tim Curry a accepté ce qu’on lui proposait, souvent des rôles de vilains ou, à l’inverse, des personnages burlesques. Du grand n’importe quoi parfois, comme cette voix d’un sumo chanteur dans Les Razmoket à Paris. Au théâtre, il semble s’éclater davantage (notamment en créant le Roi Arthur dans Spamalot). Une carrière prolifique (et passablement gâchée) qui s’est achevée avec un AVC il y a 14 ans.

Sale 25 août 2026. En bonne place sur l’autel des grandes influences de la culture queer, Dolly et Tim ne se sont jamais croisés. Ça a failli. Ils ont eu leur nom au même générique du téléfilm musical parodique Jackie’s Back! (1999). Curry y tient le rôle masculin principal. Parton ne fait qu’un cameo. Mais les deux partageaient une même philosophie : la liberté d’être soi, le refus des compromis, le goût de l’audace.