L’Odyssée : plus d’un siècle d’adaptations, du muet au péplum, du 2001 de Kubrick à Ulysse 31

L’Odyssée : plus d’un siècle d’adaptations, du muet au péplum, du 2001 de Kubrick à Ulysse 31

Par sa structure épisodique, ses monstres, ses tempêtes et ses multiples changements de décor, L’Odyssée semblait destinée au cinéma. Mais l’épopée d’Homère ne se limite pas aux aventures d’Ulysse : elle raconte aussi le désir du retour, l’épreuve du temps, la fidélité, la tentation et la difficulté de retrouver sa place après une si longue absence. Depuis les débuts du septième art, les cinéastes n’ont donc cessé de l’adapter, de la transposer ou d’en reprendre librement les motifs. Passage en revue, très éclectique.

1905. L’Île de Calypso de Georges Méliès
Dans cette très courte fantaisie, Méliès privilégie la magie visuelle et l’exotisme de l’épisode mythologique crucial. Une occasion pour le cinéaste de proposer une féérie pleine de trucafes : L’Odyssée devient déjà un réservoir de merveilles plus qu’un simple texte à transposer.

1911. L’Odissea de Giuseppe De Liguoro, Francesco Bertolini et Adolfo Padovan
Cette ambitieuse production italienne du cinéma muet condense les principales aventures d’Ulysse en une succession de tableaux spectaculaires, annonçant les grands péplums historiques à venir. Polyphème aveuglé, les sirènes, le massacre des prétendants : autant de séquences qui assurent le sensationnalisme nécessaire. Evidemment, le jeu reste théâtral et la caméra frontale (ce n’est pas Abel Gance quand même-, mais l’ampleur des décors et des effets dévoilent ce que peut-être le cinéma : davantage de divertissement que de dramaturgie.

1954. Ulysse de Mario Camerini
C’est l’âge d’or des péplums. Portée par Kirk Douglas, Silvana Mangano (à la fois la fidèle Pénélope et la tentatrice Circé, seule audace narrative du film) et Anthony Quinn (rien que ça-, cette adaptation transforme l’épopée en grand spectacle hollywoodien kitsch, romantique et musclé. Le prix à payer est cher : la complexité du héros homérique s’efface au profit de son héroïsme supposé. Du pur Technicolor et de la grande aventure, mais pas forcément un bon film.

Dans sa lancée, Hollywood poursuivra ce sillon mythologique grec avec le culte Jason et les Argonautes (1963), après avoir surexploité L’illiade d’Homère : Hélène de Troie (1955), La Guerre de Troie (1961) et La Colère d’Achille (1962).

1968. L’Odyssée de Franco Rossi
Avec Bekim Fehmiu en Ulysse et Irène Papas en Pénélope, cette coproduction européenne demeure l’une des adaptations les plus complètes et les plus fidèles au texte, dont elle restitue la gravité autant que la dimension merveilleuse. Il faut dire que la série n’a pas lésiné sur les moyens : quatre parties qui durent au toral 7h30! Ulysse est sexy et buriné, résilient plus que triomphant, endurant plus que courageux. Qui pourrait aujourd’hui produire une telle œuvre ? D’autant que le rythme lent, le texte d’Homère et la tonalité lithurgique la distinguent de toutes les autres.

1968. 2001 : L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick
Nulle adaptation littérale, mais une réinvention vertigineuse : l’océan devient cosmos, le retour à Ithaque une remontée vers les origines et le devenir de l’humanité. Tel Ulysse crevant l’œil du Cyclope, Bowman doit aveugler l’œil rouge de HAL pour poursuivre son voyage. Kubrick interprète L’Odyssée comme une structure mentale : l’errance, l’épreuve, la métamorphose. On ne peut pas faire plus fidèle à Homère. En plus d’être devenu instantanément l’un des chefs d’œuvre du cinéma.

1981. Ulysse 31, série créée par Jean Chalopin et Nina Wolmark
Là encore on s’envoie en l’air. Cette série d’animation franco-japonaise transpose les dieux, les monstres et les épreuves d’Ulysse dans un futur spatial flamboyant, avec une inventivité graphique qui a profondément marqué toute une génération (en plus du générique toujours chanté en karaoké). Sous ses habits d’aventure intersidérale pour enfants, elle conserve une étonnante fidélité structurelle au récit originel : la malédiction des dieux, les compagnons pétrifiés, la quête du royaume d’Hadès. Cerise sur le « nono, le petit robot » : il s’y dégage une mélancolie rare dans l’animation de l’époque. Alors oui, ças a vieilli mais reconnaissons que le concept reste encore aujourd’hui assez admirable.

1989. Nostos : Il ritorno de Franco Piavoli
Presque dépourvu de dialogues, le film réduit le récit à ses sensations primitives (et même telluriques). Soit la mer, la terre, les corps et la mémoire. C’est une très belle méditation poétique sur le retour d’Ulysse. Très déconcertant (les rares paroles relèvent d’une langue méditerranéenne inventée), le film de Piavoli raconte moins l’histoire d’Ulysse que la matière même du nostos (un héros épique rentrant chez lui, souvent par la mer). Dans une veine contemplative qui évoque Tarkovski, cette œuvre exigeante, splendide plastiquement, jusqu’à l’abstraction, retourne aux sources originelles du récit : la philosophie qui inspira les poètes grecs antiques.

1995. Le Regard d’Ulysse de Theo Angelopoulos
À travers le voyage d’un cinéaste incarné par Harvey Keitel dans les Balkans déchirés par la guerre, Angelopoulos transforme l’errance homérique en quête de mémoire, d’images perdues et d’identité européenne. Ici Ithaque est symbolisé par trois bobines perdues des frères Manaki, soit des images qu’on cherchent à retrouver. Les plans-séquences sont majestueux, les images imprègnent durablement nos rétines comme cete statue démembrée de Lénine descendant le Danube. Grand Prix du jury à Cannes.

1997. L’Odyssée d’Andreï Kontchalovski
Cette mini-série internationale, avec les très sexys Armand Assante et Greta Scacchi, offre une version plus accessible en revenant à l’aspect spectaculaire du poème. On privilégie les aventures au détriment des personnages. Les effets alors ambitieux pour la télévision de l’époque contribuent fortement à son efficacité. Conventionnelle, elle dépeint Ulysse en héros d’action plus qu’un homme rongé par le temps. Clairement, cette série préfigure le blockbuster hollywoodien Troie de Wolfgang Petersen (2004), pesant péplum d’action ayant vidé toute la substance des textes d’Homère.

2000. O Brother, Where Art Thou? de Joel et Ethan Coen
Les frères Coen, Prix Lumière 2026, revisient très librement l’épopée dans le Mississippi des années 1930, en pleine dépression : cyclope borgne, sirènes lavandières, vendeurs de bibles et prétendants politiciens pourris, ressurgissent dans une comédie musicale burlesque où le mythe rencontre le folklore bluegrass américain. Le héros est un beau parleur – Ulysse chez Homère était connu pour ses ruses et ses mensonges -, Ulysses Everett McGill (George Clooney). Car les Coen, comme Kubrick, on puisé dans le récit homérique pour aller à l’essentiel. Selon eux, l’Odyssée vante la parole comme ruse de survie.

2013. Odysseus, série créée par Frédéric Azémar
Centrée sur Ithaque après la guerre de Troie, la série s’intéresse surtout aux conséquences politiques et familiales causées par l’absence d’Ulysse : la vacance du trône et les prétendants en embuscade en font un thriller du pouvoir dans lequel Pénélope et Télémaque sont piégés. Un jeu d’intrigues digne d’un drame politique contemporain. Le retour d’Ulysse n’est plus le dénouement mais la crise qui sert de pilier dramaturgique. L’Odyssée comme tragédie du pouvoir : finalement Shakespeare n’a rien inventé.

2024. The Return : Le Retour d’Ulysse d’Uberto Pasolini
Uberto Pasolini (neveu de Luchino Visconti, mais rien à voir avec Pier Paolo Pasolini), adaptant les derniers chants de l’épopée et délaisse les monstres et les prodiges. Ulysse (Ralph Fiennes) est usé, vieilli, fatigué et traumatisé, et Pénélope (Juliette Binoche) s’affirme souveraine. Il est hanté et elle est blessée. Le duo du Patient anglais revient ainsi de leur propre odyssée professionnelle pour proposer une lecture post-retour : Ulysse est un vétéran rongé par le stress post-traumatique. Film trop austère, assez monotone, cet anti-péplum très théâtral et crépusculaire s’interroge enfin sur la vraie leçon de L’Odyssée : ce n’est pas rentrer qui est difficle, mais bien de redevenir soi.