Venise 2025 | The Last Viking : une comédie noire sur les traumas de l’enfance

Venise 2025 | The Last Viking : une comédie noire sur les traumas de l’enfance

Après quinze ans derrière les barreaux, un braqueur de banque sort de prison et veut récupérer le butin qu’il avait confié à son frère avant son arrestation. Mais ce dernier, convaincu d’être la réincarnation de John Lennon, l’entraîne dans un voyage aussi inattendu qu’improbable…

Anders Thomas Jensen n’a pas choisi la facilité pour son nouveau film, The Last Viking. Un méli-mélo de comédie (noire), de drame post-trauma, de conte sanglant et d’absurde hilarant. La violence côtoie l’émotion, le burlesque coexiste avec la compassion, le tragique cohabite avec la dérision, le musical (grotesque) se mixte avec l’aliénation. Et tout cela avec une fluidité remarquable, hormis un trou d’air au milieu du film, où des personnages secondaires et un récit parallèle prennent sans doute un peu trop de place.

L’ensemble, hybride, est assez jouissif. Sans doute parce que le réalisateur ne cherche pas à respecter les codes d’un cinéma formaté. Ainsi, tout commence avec un prologue animé : un livre jeunesse qui se déploie devant nos yeux, racontant une histoire en apparence cruelle (l’épilogue caustique du film en démontrera sa folie). Mais ce qui suit est une spirale dingo qui nous fait passer d’un braquage à un hommage aux films muets de Buster Keaton, d’un thriller dans les bois à un drame familial, d’une comédie plus cynique que loufoque à un polar déjanté. La chasse au trésor (le paquet de fric volé et enterré quelque part) est avant tout une chasse aux souvenirs. Pas étonnant qu’on trouve d’abord la valise d’un père disparu avant le sac de sport rempli de billets.

Imagine all the people…

De toute façon, à partir du moment où l’un des frères, le dernier des Vikings, se prend pour John Lennon (il y a une explication psychanalytique), on comprend vite que nous serons hors des sentiers battus. Avec une jolie sobriété, le réalisateur multiplie les points de vue, les histoires et les enjeux. Pour garder le cap, il se repose sur ses deux acteurs principaux – les excellents Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas – avec qui il a déjà tourné cinq autres films. En incarnant deux frères radicalement différents, l’un plutôt brutal et sortant de prison, l’autre un peu dingo, complètement naïf et pas loin d’un long séjour en hôpital psychiatrique, les deux hommes font le lien entre les personnages, les récits et les tonalités du film.

Mais si l’objectif est de creuser la terre pour trouver un butin, le chemin va les amener à déterrer leur passé : une enfance traumatisée, enfouie dans leur subconscient. Un secret cadenassé et un pacte muet qui les enferme tous deux dans une spirale autodestructrice : voyou pour l’un, « fou » pour l’autre.

Ce portrait de famille, auquel il faut ajouter une sœur dont une séquence suffit à comprendre que la normalité n’est pas de leur monde, est d’autant plus séduisant qu’il est habile. Comment raconter un drame autour des abus et de la violence sur mineurs sans nous déprimer (tout en étant sans concessions) ?

All you need is love

C’est ce que réussit le cinéaste danois en étant mordant, drôle et subtil. En mélangeant la vulnérabilité et l’inattendu (kidnapping de chiens, chutes suicidaires à gogo, et autres Beatlesmania / Abbamania au menu), le tragique s’allège sans perdre de sa profondeur. La déraison trouve à chaque fois sa justification. On se souvient de ce dialogue au tribunal dans L’extravagant Monsieur Deeds (Frank Capra, 1936) : « – Tu as toujours été psychotique, Longfellow. – Toujours. – Je suppose que je le suis peut-être. Et maintenant, dis-moi une chose, Jane : qui d’autre est psychotique à Mandrake Falls ? – Eh bien, tout le monde à Mandrake Falls est psychotique, sauf nous. » La plus belle des vertus du film est bien de nous faire accepter que la « folie » est une question de point de vue et n’a rien d’anormal.

Ils sont tous fous ces Danois! C’est bien ce qui entraîne cet enchaînement de situations extrêmes avec les trois frères et sœurs, le couple d’hôte, les évadés de l’asile (chacun se prenant pour un membre du groupe Les Beatles), et de ce complice de casse, poli mais sans pitié quand il s’agit de récupérer le magot convoité.

À coups de flash-backs et d’incommunicabilité, la maltraitance et l’amnésie traumatique se dévoilent délicatement au fil des jours dans ce huis-clos isolé. Tout comment le puissant lien entre les deux frères, qui aboutit à une belle révélation cathartique. Sans perdre de vue les excès et le chaos engendrés par une telle confrontation de barjots tous droits sortis d’un film des frères Coen. Car, finalement, les deux frères fonctionnent comme ces duos mythiques de buddy movie : l’incompatibilité, l’obstination et la dissemblance créent l’électrochoc tragicomique. Au moins, comprend-t-on que la folie est nécessaire dans ce monde, notamment pour se soulager d’un vécu douloureux. Chacun porte en lui l’échec d’une vie et le rêve / l’espoir de s’en remettre.

Si toute la mécanique fonctionne, c’est évidemment grâce aux interprètes qui jouent le jeu avec un plaisir non dissimulé. Le visage de Mads Mikkelsen, tout comme sa gestuelle et son corps, rendent son personnage multipolaire touchant, au milieu de scènes improbables dans un scénario bien écrit. Parfois on frôle la sortie de route, la surdose de pathos, l’effet facile. Mais une pirouette évite à The Last Viking de buter contre un arbre. Après tout ce n’est qu’une fable qui cherche à se venger des ogres.

The Last Viking (Den sidste viking)
1h56
En salles le 15 juillet 2026
Réalisation et scénario : Anders Thomas Jensen
Image : Sebastian Blenkov
Musique : Jeppe Kaas
Distribution : Motel
Avec Nikolaj Lie Kaas, Mads Mikkelsen, Sofie Gråbøl, Søren Malling, Bodil Jørgensen, Lars Brygmann...