Wild Horse Nine : confessions d’un homme plus trop dangereux (quoique)

Wild Horse Nine : confessions d’un homme plus trop dangereux (quoique)

Peu avant le coup d’État chilien de 1973, deux agents de la CIA, Chris et Lee, sont envoyés de Santiago vers l’île de Pâques par leur supérieur, MJ. Au milieu des statues emblématiques de l’île, tandis que ces partenaires de longue date sont confrontés à leur sombre passé et aux complots en cours, Chris noue une relation avec deux étudiantes rebelles qui menace de faire basculer dans le chaos leur séjour dans ce paradis isolé…

Cinquième long-métrage de Martin McDonagh, repéré dès 2006 avec son court Six Shooters, récompensé par un Oscar, Wild Horse Nine s’avère aussi le plus « politique » de ses films. Le metteur en scène de théâtre, réputé dans ce domaine, a souvent été distingué pour ses scénarios – bien ciselés – et ses interprètes. Qu’en est-il de son travail de cinéaste?

18 ans après Bons baisers de Bruges, joussive comédie noire flirtant avec le polar poisseux, McDonagh construit une œuvre d’un autre temps. Pas de grand spectacle, des personnages décalés et attachants, des dialogues où dérision et mélancolie s’entrechoquent, et une aspiration aux décors « déglamourisés ». Ce style, entre Harold Pinter et Samuel Beckett, fait mouche à chaque fois. Il est à la fois héritier des frères Coen, avec des losers magnifiques qui s’envoient des uppercuts verbaux dans des situations absurdes et de Dino Risi, pour cette façon de rendre un personnage complexe, odieux, drôle et bouleversant en même temps, sans effacer ses fautes.

Kennedy et moi

On retrouve tout cela dans Wild Horse Nine, même si le Chili et l’île de Pâques (splendide et rarement filmée) sont loin de Bruges, Los Angeles, du Midwest ou de l’Irlande. On remonte même le temps, en étant propulsé en 1973, à la veille du coup d’État de Pinochet (le film est par ailleurs coproduit par Pablo Larrain, auteur de nombreux films sur le sujet). Peu importe le cadre, l’époque, le sujet : McDonagh impose sa patte au service d’un récit naviguant entre mélancolie et désillusion, cynisme et humanité.

« On est venu déstabiliser votre démocratie, et ça se passe super bien. »

Cette fantaisie « militaire » tourne autour d’un vétéran de la CIA, à la fois blasé et lucide, touchant et insupportable. John Malkovich – prix d’interprétation à Venise – semble tailler pour ce rôle, après presque vingt ans de choix aussi iconoclastes que dérisoires. Qu’il balance une vérité blessante sans filtre ou confesse ses états d’âme, il excelle en espion foudroyé par une crise existentielle, tourmenté par ses secrets d’état et perdu dans sa mémoire aléatoire.

Autour de lui gravite plusieurs histoires : l’assassinat de Kennedy en 1963 n’est pas si anecdotique ; l’ingérence intéressée des Etats-Unis dans les affaires du monde est démontrée ; le coup de Pinochet avec l’aide de la CIA n’est pas contestable. Voilà pour les faits réels. Evidemment, cela ferait tache qu’il raconte tout cela dans ses Mémoires. Une fois n’est pas coutume, l’agent devient la cible.

« Il faut faire le pire pour une noble cause. »

McDonagh est habile. Tout est raconté avec une certaine désinvolture pour mieux faire passer la pilule amère. En choisissant le buddy movie à la Tarantino (Sam Rockwell, qui joue parfaitement les fils spirituels piégés dans un dilemme cornélien) et un faux huis-clos (l’île la plus reculée du monde), il nous entraîne en terrain familier, et pas déplaisant grâce à quelques répliques piquantes et autres obsessions névrosées. Il parvient même à digresser, sans trop déséquilibrer le film. Les quelques scènes de Parker Posey, en épouse larguée, trompée, alcoolisée, infidèle et parano, permettent de respirer un autre air.

Chili con killers

Pourtant, Wild Horse Nine ne peut se résumer à un scénario malin et bien écrit, à des jeux d’acteur subtils, ou même à une forme de cinéma anglo-saxon qu’on croyait disparu. Le film balance quelques évidences mais aussi une jolie réflexion sur les arcanes de l’impérialisme (et donc du colonialisme, de l’exploitation, du pouvoir) et sur la fragilité des démocraties (y compris américaine, puisqu’on y assassine des présidents). Dans cette ambiance paranoïaque (aux technologies désuètes), tout le monde se menace – les vieux singes ne sont pas forcément sages . Ici, il s’agit avant tout de dévoiler un système crapuleux (dont Steve Buscemi, bon salopard sans scrupule, incarne l’acme). Et là, point de pardon ou de rédemption. Les tueurs peuvent croire en Dieu, ça ne les empêche pas de buter leur prochain.

Grinçant et caustique, ce drôle de drame se révèle finalement assez pessimiste, et faussement moral. Bien plus que dans ses précédents films, le cinéaste cuisine ses « héros » sur le grill, jusqu’au point de non retour. Quelques mots clés – le fusil qui a tué Kennedy, Arkansas – déclencheront les duels (fatals) au soleil. Car sous son aspect minimaliste, et même avec un tempo presque « downbeat », ce périple aux allures de requiem champêtre est avant tout un nouveau western peuplé de cadavres exquis. Bons baisers de Rapa Nui…

Wild Horse Nine
Festival de Venise 2026. Compétition
1h59
En salles le 4 novembre 2026
Réalisation et scénario : Martin McDonagh
Musique : Carter Burwell
Image : Ben Davis
Distribution : The Walt Disney Company
Avec John Malkovich, Sam Rockwell, Steve Buscemi, Parker Posey, Tom Waits, Mariana Di Girólamo, Ailín Salas...