Venise 2025 | La corde au cou : Gus Van Sant toujours accro à la folie des hommes

Venise 2025 | La corde au cou : Gus Van Sant toujours accro à la folie des hommes

Ceci est l’histoire vraie de Tony Kiritsis, un homme ruiné à cause d’un emprunt. A Indianapolis, le 8 février 1977, il kidnappe le fils du courtier responsable de sa situation. Il réclame 5 millions de dollars et des excuses. La prise d’otage va durer 63 heures, sous les yeux de la télévision locale, puis nationale. L’Amérique se passionne pour cette affaire. Chacun choisit son camp. Tony est-il un criminel, ou simplement une victime qui réclame justice ?

Pendant 25 ans, Gus van Sant – Palme d’or avec Elephant – a été l’un des cinéastes américains indépendants les plus prolifiques et les plus courtisés. Puis, après 2010, ses films se sont raréfiés. Depuis 2018, il n’a réalisé que la très bonne série Feud: Capote vs The Swans.

Le voici, avec La corde au cou. Le titre est trompeur tant le film semble au contraire avoir été produit avec une belle liberté.

Prêt à tout

Gus Van Sant aime les marges, la jeunesse, les masculinités vulnérables, les familles brinquebalantes, l’autodestruction et les addictions. Les chutes libres le fascinent. On retrouve ce penchant dans ce drame : un homme un brin dréangé, escroqué par le système, et un otage qui ne peut pas vraiment compter sur son père, bref, une situation sans issue (prison ou mort), et finalement une souffrance physique et psychologique permanente.

Mais on y voit aussi autre chose, derrière ce faux thriller que Steven Soderbergh n’aurait pas renié tant il semble être un film décalé, un « pas de côté » par rapport au genre hollywoodien. Gus Van Sant semble attiré par l’aliénation, la désorientation, la dissociation psychique voire la dérive de la conscience. Des personnages isolés, perdus dans leur propre perception, émaillent tout au long de sa filmographie : Last Days, Elephant, Paranoid Park, My Own Private Idaho, Gerry, Mala noche, et on ajoutera Psycho, Prête à tout, Restless et Nos souvenirs. Une errance intérieure qui les conduit à se désarrimer du monde, quitte à en devenir violent (et même psychopathe ou sociopathe) ou à se laisser mourir. La confusion s’empare de ces êtres a priori ordinaires et tout vrille vers une fatalité qui les fauche.

La corde au cou ne fait pas exception. À partir d’un fait divers réel qui a électrisé l’Amérique en son temps, ce film dans la mouvance d’Un après-midi de chien de Sidney Lumet (1975) et pas si éloigné dans la colorimétrie du récent Mastermind de Kelly Reichardt, pointe sa caméra sur un homme ordinaire qui cherche à prendre sa revanche sur le système. Par le mobile du preneur d’otage, nous ne sommes pas loin d’un autre fait divers récent : l’assassinat du patron de l’assurance santé UnitedHealthcare par Luigi Mangione fin 2024.

Comme s’il ne restait que la violence pour retrouver droit et dignité dans ce monde inégalitaire.

Don’t worry, he won’t get far

Petit bijou, ce nouveau film de Gus Van Sant, aussi modeste que malicieux, navigue entre tension et affection, révolte et réparation. C’est l’une de ses grandes forces : nous faire éprouver de l’empathie aussi bien pour celui qui tient la corde (très lunatique) que celui qui l’a au cou (loin d’être un héros). On ressent ainsi la colère sourde qui les habite, tout autant que le ressentiment à l’égard d’un même homme (le père de l’otage est aussi le responsable de la faillite de celui qui le séquestre). L’impuissance est flagrante : personne ne sait résoudre ce mic-mac et satisfaire ce pauvre homme (Bill Skarsgård) détruit légalement par un courtier (Al Pacino). Si bien que le film attaché au condamné (Dacre Montgomery) est aussi le fil du futur condamné.

Comme toujours, Gus Van Sant a trouvé la voie pour en faire un film engagé, un drame où la résistance et où la convergence des luttes s’invitent dans ce piège (un modeste appartement de banlieue). Si tout le monde semble un peu pourri et du côté des « élites » d’Indianapolis (ça relativise), le personnage de l’animateur radio-star incarné brillamment par Colin Domingo montre qu’un noir même bourgeois n’est pas indifférent au combat des humiliés.

Par son ton décalé, flirtant au burlesque parfois quand certaines situations ne virent pas à l’absurde et certains dialogues ne s’empêchent pas d’être comiques, La corde au cou pose la question de la justice (et du sentiment de justice) qui, ici, semble une vaste fumisterie. Le film confine à la farce, et pourtant l’histoire est réelle. Cynique, notamment parce qu’à la fin la grande tricherie révèle l’abus de pouvoir sur un homme fragile et naïf, ce drame jazzy (où rien n’est improvisé) s’achève dans une pirouette qui le sauvera d’un épilogue tragique. Après tout, on ne condamne pas un innocent.

Gus Van Sant, toujours prêt à défendre les plus faibles, prolonge avec ce film, son meilleur depuis près de 20 ans, une œuvre plus politique qu’elle n’en a l’air. Avec l’envie, sans doute, de montrer une société bipolaire et égarée, et de réhabiliter les plus démunis, ceux mis à l’écart du rêve américain.

La corde au cou (Dead Man's Wire)
Festival de Venise 2025
1h45
En salles le 15 avril 2026
Réalisation : Gus Van Sant
Scénario : Austin Kolodney
Musique : Danny Elfman
Image : Arnaud Potier
Distribution : ARP sélection
Avec Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Colman Domingo, Cary Elwes, Al Pacino,
Myha'la Herrold, Kelly Lynch...