En 52 ans, Catherine Deneuve a été 34 fois sélectionnée au Festival de Cannes. Dont 14 fois avec un film en compétition (et deux Palmes d’or parmi eux). On ajoute deux sélections à la Quinzaine. Rétrospective chronologique.
1964 – Les parapluies de Cherbourg de Jacques Demy
Première apparition sur la Croisette. La petite Catherine a 20 ans. Jusqu’ici cantonnée à des petits rôles dans des gentils films, elle est l’héroïne d’un drame romantique musical entièrement chanté, où sa voix est celle d’une autre. Pourtant c’est une révélation, et elle éclipse sa sœur, la déjà renommée Françoise Dorléac, vedette de La peau douce de François Truffaut. Ce premier Cannes couronne le sacre de la jeune actrice. Palme d’or, Les parapluies de Cherbourg lui ouvre la voie d’une décennie exceptionnelle : Rappeneau, Polanski, Bunuel, Deville, Varda, Cavalier, Truffaut…
1970 – Tristana de Luis Buñuel
Trois ans après le cultissisme Belle de Jour, Lion d’or à Venise, Cannes sélectionne hors compétition la deuxième collaboration entre l’actrice, devenue star depuis Les Parapluies, et le maître espagnol. Le film sort la même année que Peau d’âne (sa troisième et ultime collaboration avec Demy). Nommé à l’oscar du meilleur film étranger, Tristana est l’un des plus beaux films de sa carrière. Une tragédie où le personnage de Deneuve termine amputée, aigrie et revancharde. C’est l’un des films préférés de l’actrice, malgré un accueil public réservé. Il reviendra à Cannes en copie restaurée à Cannes Classics en 2010.
1979 – À nous deux de Claude Lelouch
Toujours hors compétition, le deuxième film de Deneuve avec le « Palmedoré » Lelouch conclut une décennie de cinéma erratique pour l’actrice. Une cavale avec Dutronc, où elle incarne une arnaqueuse alcoolique. Film de clôture du festival, À nous deux est un échec en salles. Quinze ans après Les Parapluies, la star française semble sur le déclin face à l’incontournable Romy Schneider, la jeune surdouée Isabelle Adjani et la populaire Annie Girardot.
1983 – The Hunger de Tony Scott
Quand Deneuve revient à Cannes en 1983, elle a quarante ans. Et un César de la meilleure actrice pour Le dernier métro de François Truffaut, sorti trois ans plus tôt. Elle a aussi reçu les louanges de la critique pour son rôle dans Hôtel des Amériques d’André Téchiné. Deux films dramatiques où elle a démontré l’étendue de son talent et une nouvelle maturité dans ses choix. Présenté hors compétition, Les prédateurs du jeune et esthète réalisateur britannique Tony Scott fait sensation. Un baiser lesbien avec Susan Sarandon, une séduction vampiresque avec David Bowie. Tout pour en faire un film culte.
1984 – Fort Saganne d’Alain Corneau
Dès lors, Deneuve devient (enfin) une habituée de la Croisette. Pour Venise, ce sera plutôt dans les années 1990 et Berlin dans les années 2000. Vingt ans après Les Parapluies, l’actrice monte les marches pour le film d’ouverture, grande saga au casting cinq étoiles. Deneuve, qui avait déjà tourné avec Corneau (Le choix des armes) deux ans plus tôt a remplacé Romy Schneider, décédée en 1982. Le film le plus cher du cinéma français (le record sera battu rapidement) réunit deux de ses partenaires habituels – Depardieu et Noiret – mais aussi Sophie Marceau.
L’année suivante, elle montera de nouveau les marches, aux côtés de Jean-Pierre Léaud, Jeanne Moreau et Fanny Ardant pour un hommage du Festival à François Truffaut, décédé en octobre 1984.

1986 – Le Lieu du crime d’André Téchiné
Deneuve revient enfin à la compétition avec ce qui sera son cinéaste fétiche. Et en une des Cahiers du cinéma spécial Cannes. Cinq ans après Hôtel des Amériques, elle cherche des personnages plus troubles, plus suflureux. Elle retrouve également Danielle Darrieux dans le rôle de sa mère, près de vingt années après Les demoiselles de Rochefort. Téchiné et Deneuve seront de nouveau en compétition avec pour Ma saison préférée (1993) et Les voleurs (1996), tous deux avec Daniel Auteuil, et hors compétition avec L’Homme qu’on aimait trop (2014).
1987 – Remise de la Palme d’or à Maurice Pialat
« Si vous ne m’amiez pas, je ne vous aime pas non plus« . Le poing levé de Maurice Pialat est un acte de défi à un public qui siffle sa Palme d’or pour Sous le soleil de Satan. À côté de lui, Catherine Deneuve, impériale dans son rôle de remettante. « J’avais plutôt envie de tempérer les choses » a-t-elle dit en rappelant qu’il était un metteur en scène très important. « C’est un film qui a aussi été très applaudit. J’avais envie de faire baisser le niveau sonore et de donner à Pialat l’occasion de remercier le jury« . Deneuve a souvent été courtisée pour remettre le prestigieux prix cannois : la double Palme de 1979, la Palme de la 50e édition, celle de l’année 2000 (plus étrange puisqu’elle la remet à un film où elle est l’une des interprètes) et plus récemment, la Palme d’or à Parasite en 2019. Cette fois-ci avec l’unanimité du public.
1993 – Les Demoiselles ont eu 25 ans d’Agnès Varda
Tourné durant les festivités des 25 ans du film cultissime Les demoiselles de Rochefort, le documentaire a les honneurs de la sélection Un Certain Regard. Varda est une habituée du Festival. Son long métrage Cléo de 5 à 7 avait été en compétition. Et elle est revenue régulièrement pour ses documentaires. Deneuve filmée par la réalisatrice en tant que témoin d’un tournage haut en couleurs accompagne la projection. Le documentaire a aussi parmi ses invités George Chakiris, Danielle Darrieux, Michel Legrand, Gene Kelly, Michel Piccoli, Jacques Perrin, Bertrand Tavernier et Mag Bodard. Notons que le film originel n’a jamais été projeté sur la Côte d’Azur… Varda retrouve deux ans plus tard Deneuve en la filmant dans une scène de Les Cent et Une Nuits de Simon Cinéma, aux côtés de Robert de Niro.
1994 – Vice-présidente du Jury
Elle ne voulait pas être présidente. L’exercice la mettait mal à l’aise. Depuis, elle a changé d’avis puisqu’elle a présidé la Mostra de Venise (2006), ou encore les Festivals de Dinard (2014) et de Deauville (2019). Mais en 1994, elle accepte un titre singulier (unique dans l’histoire du festival de Cannes), celui de vice-présidente, aux côtés de Clint Eastwood, dans un jury essentiellement masculin. Le palmarès, cette année là, couronne un nouveau talent nommé Quentin Tarantino, en décernant une Palme d’or à Pulp Fiction (remise par Kathleen Turner, future membre du jury de … Tarantino en 2004). Bien vu. On oublie que la cérémonie a aussi récompensé Soleil trompeur de Nikita Mikhalkov, Vivre ! de Zhang Yimou (deux prix), La Reine Margot de Patrice Chéreau (deux prix), Grosse fatigue de Michel Blanc, et pour la mise en scène, Nanni Moretti pour Journal intime. Eclectique et cinéphile. Parmi les oubliés d’une compétition de haut niveau : Edward Yang, Atom Egoyan, Eric Rochant, Rithy Panh, Krzysztof Kieslowki, Abbas Kiarostami, les frères Coen ou Arturo Ripstein…
1995 – O Convento de Manoel de Oliveira
Après le triomphe d’Indochine trois ans plus tôt, l’actrice s’oriente de plus en plus vers le cinéma d’auteur européen. Virage inattendu pour l’actrice qui tourne pour la première fois avec le vénérable cinéaste portugais. En compétition, le film n’emballe ni la critique ni le jury. Mais le duo qu’elle forme avec John Malkovitch fait sensation. Elle reviendra avec le maître en compétition pour Je rentre à la maison en 2001. Cette fois-ci, elle donne la réplique à Michel Piccoli dans un emballant jeu de piste parisien autour d’une tragédie intime.
1999 – Pola X de Leos Carax et Le temps retrouvé de Raúl Ruiz
Doublé radicalement opposé en compétition pour l’actrice. Un réalisateur maudit depuis Les amants du Pont-Neuf et qui ne parvient pas à financer son nouveau film. Un réalisateur chilien qui s’attaque à Marcel Proust avec tout le gotha du cinéma français. Pola X est une expérimentation romanesque où Deneuve incarne la mère du personnage de Guillaume Depardieu. Pola est l’acronyme de « Pierre ou les ambiguïtés », la traduction française du titre du roman d’Hermann Melville sur lequel le film est basé. Le « X » dans le titre représente le nombre de brouillons que le script a parcourus. Un film dans la plus grande tradition romantique qui est, hélas, rejetté par la critique comme par le public. Deneuve a également monté les marches avec Le Temps retrouvé, mégaprod où elle retrouve Malkovitch et Vincent Perez (son partenaire d’Indochine), mais croise aussi Marie-France Pisier, Emmanuelle Béart, Pascal Greggory, Edith Scob, Melvil Poupaud et ses deux enfants : Chiara Mastroianni et Christian Vadim. Le grand écart continue la même année puisqu’elle joue dans le beau Le vent de la nuit de Philippe Garrel et le plus léger Belle Maman de Gabriel Aghion.
2000 – Dancer in the Dark de Lars von Trier
Retour au musical. Et de nouveau une Palme d’or dans sa filmographie. En « marraine » protectrice du personnage (et de l’actrice) Björk, Deneuve passe de l’amusement aux larmes, du virevoltage dans une usine à l’horreur de la peine de mort. On est longtemps hanté par sa scène finale quand elle assiste impuissante à l’ultime injustice subie par son amie. Poignant. Au passage, elle ajoute un grand nom du cinéma à son CV. Et, contrairement aux films de Demy, c’est bien elle qui chante (sur du Björk tout de même). Le tournage n’a pas été simple, mais forte de son expérience, la star a su jouer les médiatrices entre la musicienne islandaise, fragile, et le cinéaste danois, misanthrope. Le résultat a fait consensus.
2005 – Palme d’or d’honneur
À défaut de prix d’interpétation en plus de 40 ans de carrière, alors qu’elle a été récompensée à Venise et Berlin, en plus de deux César et d’une nomination aux Oscars, Cannes lui décerne une Palme d’or d’honneur bien méritée. Deux ans après Jeanne Moreau, c’est seulement la deuxième femme à l’avoir reçue.
Gilles Jacob a qualifiée l’actrice de « Katharine Hepburn à la française » et il entendait réparer une certaine injustice envers une actrice culte jamais couronnée à Cannes: « Je vous remets cette Palme d’interprétation que certains jurés frappés de myopie ont cru bon de gaspiller ailleurs ». « Vous n’êtes pas que belle avec ce miracle permanent d’une photogénie qui a inspiré tant de réalisateurs. Vous êtes une excellente comédienne capable de tout jouer en restant immuablement secrète ». Après tous « les actrices de légende ne sont pas toutes américaines ».
2007 – Persépolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud et Après lui de Gaël Morel
Nouveau doublé pour l’actrice. Un film en compétition et un autre à la Quinzaine (des Réalisateurs, à l’époque). Là encore un grand écart. Deneuve a rarement prêté sa voix pour un film d’animation. Persépolis, ou l’enfance en Iran de Marjane Satrapi, adaptée de son propre roman graphique, emporte tous les suffrages avec en bonus un Prix du jury à Cannes. Deneuve joue la mère de la petite Marjane (qui a la voix de sa fille, Chiara Mastroianni). Notons que Darrieux est une fois de plus la mère de Deneuve dans le film. Signalons aussi que dans la version anglaise Deneuve double elle-même son personnage. À l’opposé, l’actrice incarne une mère venant de perdre son fils dans Après lui, drame sensible de Gaël Morel coscénarisé avec Christophe Honoré. Cela reste une des rares présences de la star à la Quinzaine en plus de 65 ans de carrière.
2008 – Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin et Je veux voir de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige
Et de nouveau Deneuve accompagne deux films la même année. Le premier est en compétition. Deneuve arrive dans l’univers de Desplechin avec ce Conte de Noël familial nordiste. La Reine Catherine tente de réconcilier sa famille alors qu’elle est malade. C’est l’un des plus beaux rôles de l’actrice et il lui vaut un prix inventé par le jury de Sean Penn, le prix spécial du 61e Festival de Cannes pour l’ensemble de sa carrière, tout comme… Clint Eastwood la même soirée (pour son film L’échange). Le Président et la vice-présidente du jury 1994 de nouveau réunis… À Un certain regard, la star monte les marches (à l’époque bleues) pour un film tout à fait différent, le très beau Je veux voir, qui se déroule dans le sud du Liban ravagé par la guerre. Une errance libre et curieuse, où l’actrice, témoin observateur tremblante et aventurière incertaine, improvise avec splendeur.
2011 – Le sauvage de Jean-Pierre Rappeneau
Un an après son premier film à Cannes Classics (Tristana), Deneuve entre définitivement dans le catalogue patrimonial cannois avec Le Sauvage. La comédie romantique et d’aventures de Jean-Paul Rappeneau est l’un des grands succès populaire de l’actrice, le seul hit de sa carrière entre 1970 et 1980. C’est aussi là que Deneuve, tornade tropicale, se révèle fabuleusement « emmerdeuse » et drôle face à un Yves Montand qui préfère le temps calme. Suivront à Cannes Classics Les Parapluies de Cherbourg (2013 et 2024), La vie de château et Le dernier métro (2014), Indochine (2016), Belle de jour (2017). Et au cinéma de la plage, Cannes projettera Est-Ouest en 2022.
2015 – La tête haute d’Emmanuelle Bercot et Le Tout Nouveau Testament de Jaco Van Dormael
De nouveau en ouverture du festival – et hors compétition – Deneuve retrouve Emmanuelle Bercot deux ans après le très joli Elle s’en va. En juge des enfants, elle en impose et obtiendra l’année suivante sa troisième nomination consécutive au César de la meilleure actrice (après Elle s’en va et Dans la cour), qui, à date, reste aussi sa dernière. Bercot, Deneuve et Magimel se retrouveront six ans plus tard à Cannes, toujours hors-compétition, avec le mélo De son vivant. De magistrate au Palais, elle passe apôtre à la Quinzaine. Le belge Jaco Van Dormael l’enrôle pour sa comédie métaphysique surréaliste et jubilatoire Le tout nouveau testament (Magritte du meilleur film l’année suivante). Et il lui offre une scène inoubliable avec un gorille dans son lit…
2016 – Le cancre de Paul Vecchiali
En séance spéciale, Le cancre sera la première et dernière fois de la carrière du vétéran Paul Vecchiali en Sélection officielle pour un long métrage (même si trois de ses films ont été présentés dans l’éphémère section Perspectives du cinéma français et qu’un de ses courts a été en compétition). Elle y joue la femme idéalisée par Vecchiali, celle qu’il rêve de retrouver. Ce « Broken Flowers » jarmuschien ponctue l’odyssée amoureuse du vieil homme avec d’autres grandes figures : Edith Scob, Françoise Arnoul, Annie Cordy et Françoise Lebrun. Vecchiali meurt en 2023.
2024 – Marcello Mio de Christophe Honoré
Après avoir remis une Palme à Parasite, monter les marches pour son retour post AVC pour De son vivant, et illuminer le Festival 2023 avec une sublime affiche en noir et blanc, Deneuve revient à Cannes avec un film méta où elle joue (de nouveau) son propre rôle (dans une version très fictionnelle). Marcello Mio est en compétition (une première pour Deneuve depuis 2008). C’est aussi son deuxième film avec Christophe Honoré après Les Bien-aimés qui avait fait la clôture du festival en 2011. Deneuve joue Deneuve qui doit se rappeler de son ex et feu Mastroianni parce que leur fille, Chiara se prend pour son père. On ne peut pas faire plus cannois.
2026 – Gentle Monster de Marie Kreutzer et Histoires parallèles d’Asghar Farhadi
Mine de rien, 62 ans ont passé entre la demoiselle de Cherbourg, réservée et passionnée, et ce Cannes 2026 où elle sera deux fois au générique de la compétition. Chez l’iranien Farhadi, ce n’est qu’une participation, qui lui permet de rejouer face à Isabelle Huppert (24 ans après Huit femmes). Ça reste classe. Elle est davantage attendue dans une second-rôle chez la cinéaste autrichienne Marie Kreutzer (sélectionnée à Un certain regard pour Corsage en 2022) dans Gentle Monster. Elle y donne la réplique à Léa Seydoux dans ce drame inquiétant.
Deneuve n’arrête pas de tourner. Hors Cannes, on la verra bientôt dans Peau d’homme, avec Karin Viard, Stefan Crepon, Pomme et Eddy de Pretto, et dans Forty Love, avec Benjamin Voisin, Guillaume Canet et Vincent Lacoste.
Finissons par un baiser mythique d’une cérémonie cannoise d’il y a dix ans.
