Cannes 2026 | Clarissa, un Mrs Dalloway à la sauce nigériane plein de poésie

Cannes 2026 | Clarissa, un Mrs Dalloway à la sauce nigériane plein de poésie

Comment résister au talent d’Arie et Chuko Esiri ? C’est ce que l’on se demande depuis que l’on a vu leur second long-métrage, Clarissa, à la Quinzaine des Cinéastes !

Plus qu’une adaptation, une transposition réussie

Issue de la haute bourgeoisie de Lagos, la capitale du Nigeria, Clarissa est accaparée par l’organisation d’une fête. Mais le retour en ville d’un amour de jeunesse la contraint à se remémorer l’époque bénie de son adolescence et ainsi réévaluer sa vie actuelle, entre désillusions certaines et rêves brisés.

Dans le Lagos d’aujourd’hui, Arie et Chuko Esiri font le pari simple de parvenir à créer non pas des ponts mais des équivalents directs au livre de Virginia Woolf, Mrs Dalloway, une œuvre en forme de critique de la société britannique d’après-guerre. Ainsi, tous les personnages du roman trouvent un équivalent dans Clarissa sans jamais que l’on ne se questionne sur leur pertinence.

Clarissa est ici une aristocrate qui a fait le choix de la raison plutôt que celui du cœur, Richard est un mari honnête mais émotionnellement terne malgré sa fortune amassée en ramassant pour Shell. Peter (David Oyelowo), l’ancien amour de Clarissa, est un intellectuel convaincu d’avoir raté sa vie à cause de choix faits dans sa jeunesse, incapable d’écrire à nouveau. Sally (Ayo Edebiri) demeure une figure de désir et de liberté mais l’intérêt que Clarissa est cette fois développée. Quant à Septimus (Fortune Nwafor), c’est un soldat qui se refuse à admettre qu’il est en état de stress post-traumatique en raison de la guerre contre Boko Haram.

Grâce à allers-retours réguliers entre passé et présent, le scénario de Chuko Esiri met ainsi en relief chaque protagoniste de la vie de Clarissa, et ils sont nombreux ! Cette fragmentation narrative a de quoi dérouter en raison d’une absence de transitions explicite mais une fois que celle-ci est comprise, Clarissa devient une œuvre foisonnante, puisant dans l’intériorité d’une femme pour se muer en critique sociale d’une époque.

« Une fête pour célébrer l’indépendance dans un régime militaire ? »

Empli d’une saveur douce-amère, Clarissa sonne comme un moment d’introspection pour les versions adultes de ces personnages truffés d’idéaux et d’objectifs. Mais hier comme aujourd’hui, leur conscience politique n’est pas morte. Et c’est précisément parce que tous touchent de près ou de loin au pouvoir qu’ils sont à même de porter un constat sur l’état de leur pays.

Jeunes, ils tentaient de se créer une identité dans un Nigeria post-colonial mais toujours régi par les codes de la société britannique. Aujourd’hui, c’est le groupe terroriste anti-Occident Boko Haram qui les contraints à revoir la manière dont ils vivent dans leur bulle. Car en s’enrichissant grâce à des groupes pétroliers, ils continuent malgré eux de jouer le jeu des Européens. Et Clarissa laisse à penser que l’armée n’a fait que remplacer les colons, sans jamais que le moindre ruissellement n’ait lieu.

Pas étonnant dès lors qu’Arie et Chuko Esiri s’amusent à présenter leur personnage comme une fan de Tout s’effondre du nigérian Chinua Achebe. Ce roman montre le choc entre la culture ibgbo et la colonisation européenne tout en étant une critique (encore une) des stéréotypes coloniaux sur l’Afrique. Une manière de montrer que si les générations passent, l’élite du pays continue de vouloir s’accaparer ressources et institutions politiques locales.

Identité féminine conditionnée

A l’instar du roman de Virginia Woolf, Clarissa aborde frontalement le rôle social assigné aux femmes, le mariage comme construction sociale (le discours d Sally sur la disparition d’une femme au moment où elle adopte le nom de famille de son époux résonne longtemps). Et le film va plus loin grâce aux regards et au mimétisme saisissant de ses deux interprètes principales, India Amarteifio (Clarissa jeune) et Sophie Okonedo (Clarissa aujourd’hui).

Pendant un plus de deux heures, il est ainsi question de tous les renoncements personnels de Clarissa et du rapport entre féminité, désir et liberté. Le film interroge ainsi la possibilité pour une femme d’exister pleinement dans une société patriarcale. Avec ses gros plans sur les visages et les corps de ses comédiens et la place prépondérante de la nature, opposée à une urbanisation crasse, la partie des deux frères parvient à retranscrire le contraste entre apparence sociale et souffrance intérieure. Mais aussi le poids des conventions sociales, mondaines et politiques.

Pourvu d’un casting irréprochable, d’une magnifique lumière et de mouvements de caméras judicieux, Clarissa s’impose comme une expérience sensorielle doublée une réflexion sociologique dont on ne saurait se priver.

Clarissa
Festival de Cannes 2026. Quinzaine des Cinéastes
2h05
Réalisation : Arie et Chuko Esiri
Scénario : Chuko Esiri. Adaptation de Mrs. Dalloway de Virginia Woolf
Musique : Kelsey Lu
Photographie : Jonathan Bloom
Avec Sophie Okonedo (Clarissa), Ayo Edebiri (Young Sally), David Oyelowo (Peter), India Amarteifio (Young Clarissa), Toheeb Jimoh (Young Peter), Fortune Nwafor (Septimus)