Cannes 2026 | Moulin : László Nemes préfère l’immersion à la distanciation

Cannes 2026 | Moulin : László Nemes préfère l’immersion à la distanciation

Juin 1943, Jean Moulin, chef de la Résistance, est arrêté alors qu’il tente de réunifier les forces de l’Armée Secrète. Interrogé par Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon, Moulin est entraîné dans une confrontation implacable. Son ultime combat face à la manipulation et la brutalité commence.  Le destin de la France libre en dépend. 

La montée des populismes et des partis néo-fascistes dans les pays occidentaux (du Japon aux Etats-Uni, du Royaume-Uni à l’Italie) provoque un regain d’intérêt pour les années 1930-1940. Les rayons et les ombres a ouvert le bal dans les salles cette année et, rien qu’à Cannes, on ne compte plus le nombre de films sur cette période. Parmi eux, Moulin.

Ceci n’est ni un biopic classique, ni une œuvre hagiographique. Moulin aurait pu être sous-titré Les derniers jours d’un martyr. Le plus surprenant est que le Chef du Conseil national de la Résistance n’ai été l’objet d’aucun film au cinéma. Au moins apparait-il dans Lucie Aubrac de Claude Berri, avec Patrice Chéreau pour l’incarner. Charles Berling et Francis Huster ont aussi endossé le costume pour des téléfilms au début des années 2000.

Lui, que Charles de Gaulle avait chargé de fédérer les mouvements clandestins combattant les Nazis, symbole de la Résistance intérieure, mort à l’âge de 44 ans, a du attendre 83 ans pour être un « héros » de cinéma.

Un contexte flou

Dans un petit rectangle sur le grand écran, quelques images d’archives colorisées des années 1939-1943 nous ramènent au temps de l’Occupation. László Nemes commence son histoire en mars 1943, par le retour parachuté en France d’un certain « Max ». Le premier quart du film ne sert qu’à contextualiser l’état des forces de la résistance, son système, ses intrigues intérieures, ses risques et périls. Une partie très académique cinématographiquement, avec des dialogues explicatifs et une mise en scène à l’ancienne. Jusqu’à son arrestation, le 21 juin, le film semble n’être qu’un récit historique élégant, où les personnages secondaires ont peu d’importance. On entend leur nom sans comprendre réellement qui ils sont, leur rôle dans la Résistance et leur lien personnel éventuel avec Moulin. Ainsi personne ne peut savoir que le jeune Alain (Max Warburton), son secrétaire, était en fait Daniel Cordier, héros homosexuel de la Résistance, ou que la jeune Colette Pons (Hortense Quentin de Gromard), galeriste qui a entretenu une relation amoureuse avec Moulin. Un comble pour un premier chapitre didactique.

Evidemment, très vite, on comprend que L’armée des ombres de Jean-Pierre Melville restera la référence cinématographique sur la Résistance. Aussi, cherche-t-on l’intérêt de Moulin, hormis celui de redonner vie à cet ancien préfet panthéonisé sous le vibrant discours d’André Malraux.

László Nemes semble répondre à une commande. Il s’en libère à partir du moment où Moulin va être arrêté, avec de nombreux compagnons. Cette séquence qui va faire basculer le destin de « Max » / Jacques Martel / Jean Moulin est plus brutale, plus vivace. Il amorce un style plus immersif, plus organique, plus violent. Les plans se resserrent. Les « autres » disparaissent progressivement du champs de vision. Les bruits et la musique changent aussi : plus stridents, plus chaotiques. Ces sons hors-champs rappellent l’horreur invisible mais éprouvée dans La zone d’intérêt de Jonathan Glazer. Nul besoin de montrer, l’ouïe imagine. Moulin, le film comme le personnage, est enfermé dans une intranquillité permanente, une inquiétude prégnante.

Le Bien et le Mal

L’esthétique – des couleurs saturées, des ombres qui défient la lumière – révèle crument la condition inhumaine dans laquelle sont plongés les raflés de la Gestapo. C’est la traversée du Styx et une longue descente aux enfers qui s’amorce. Le cauchemar va atteindre son acmé avec ce plan sidérant où le visage de Moulin, avec ses yeux ouverts de force (Orange mécanique n’est pas loin), doit regarder en pleine lumière la torture de ses camarades (dont on entend que les cris). Car aussi grand soit-il dans l’Histoire, JM est un homme comme les autres. Ni plus courageux, ni moins brave. Il a peur. Peur de ses choix. Peur de de la douleur. Peur de parler et d’anéantir tout son travail. Il est même persuadé qu’il est un danger pour la Résistance dès lors qu’il est entre les mains de ses tortionnaires. Aussi n’a-t-il pas peur de la mort, et il la souhaite. Gilles Lellouche traduit parfaitement les sentiments qui traverse son personnage, sa solitude comme ses angoisses. Un grand rôle pour l’acteur, qui ne l’héroïse pas en accentuant sa part d’humanité et de vulnérabilité.

Et, on comprend bien que Nemes préfère en faire un martyr, au sens chrétien du terme, après une succession de supplices. Une proie ensanglantée, agonisante, qui va trouver la paix en ayant réussi à ne pas lâcher un aveu.

Ainsi Moulin est le Bien. Et donc il lui faut le Mal pour le transcender. « Monsieur? ». « Barbie. » Quand Lars Eindinger surgit dans le récit, on comprend d’entrée de jeu que le film sort du territoire historique. Par son interprétation, entre Christopher Waltz dans Inglourious Basterds et Ralph Fiennes dans La liste de Schindler, l’acteur allemand rend chacune de ses scènes excessives. Il envahit l’espace au point de nous impressionner davantage que la figure centrale du film. Barbie était sadique, et Lars Eidinger est sidérant de perversité dans son incarnation du « boucher de Lyon ». En charge les « questions juives » et de la lutte contre les résistants, il était réputé pour sa férocité, la peur qu’il inspirait et sa maitrise habile des interrogatoires. Cela produit de très belles scènes de cinéma (fictives) mais interroge sur le sens qu’on doit leur donner tant elles apparaissent fascinantes. C’en devient presque excessif. À moins que le réalisateur n’est lui même succombé à ce charisme typiquement cinématographique de la figure maléfique.

Du premier interrogatoire courtois et respectueux aux séquences terrifiantes de torture, le duel dévoile progressivement la résignation de l’un à s’échapper de son corps et l’aliénation de l’autre à se laisser envahir par la folie. L’Histoire s’est effacée au profit du décryptage d’un système qui détruit un homme, physiquement et psychologiquement, d’une mécanique du renseignement parano dans les deux camps, d’une confrontation traumatisante et oppressive qui s’avère vaine. Moulin, c’est un film l’échec de l’horreur nazie.

Les zones d’ombre

C’est aussi une œuvre qui effleure d’autres sujets autrement moins convenus : la communication et l’échange d’informations (clandestinement dans la résistance, par la seule parole, ou officiellement dans les instances nazie, par la dénonciation et le renseignement) ou l’identité (ici multipliées par des codes, pseudos et surnoms). Barbie cherche le chef de la résistance sans connaître ni son visage ni son vrai nom. Ce même chef a plusieurs patronymes ou pseudonymes. Il faut qu’il soit au bout de sa vie pour avouer enfin qui il est réellement, pour qu’il retire ses masques et apparaisse au monde en tant que Jean Moulin.

Paradoxalement, le spectateur, lui, ne saura pas qui était réellement Jean Moulin. Le réalisateur a laissé trop de place aux ennemis pour qu’on comprenne l’enjeu historique de l’arrestation et de la mort de cet homme. De même le film s’efface trop derrière son esthétisme pour éviter d’évoquer les motifs et la détermination du résistant. Aussi quelle utilité de réaliser un tel film si on ne comprend pas le dessein de celui-ci?

Mais à trop vouloir confondre vérité historique et fiction imaginée, sans chercher à produire la moindre émotion en dehors de la terreur, le film s’enferme finalement lui aussi, jusqu’à se consumer. Un manque de distance par rapport au Mal, des situations inventées et trop romanesques, une immersion formelle qui écrase toute dimension politique : Moulin nous abandonne et Jean Moulin est laissé seul à son sort. Et avec lui son « terrible cortège », « ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, (…) avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration. ». De la part du réalisateur du Fils de Saul, on pouvait attendre un hommage moins bancal.

Moulin
Festival de Cannes 2026. Compétition.
2h10
Sortie en salles le 28 octobre 2026
Réalisation : László Nemes
Scénario : Olivier Demangel
Musique : Laetitia Pansanel-Garric
Image : Mátyás Erdély
Distribution : TF1 Studio
Avec Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin, Félix Lefebvre : Martin, Marcin Czarnik, Hortense Quentin de Gromard, Max Warburton...