
Sur une intrigue de cinéma fantastique voire horrifique – une mystérieuse entité vole le corps de ses partenaires sexuels, les transférant chacun dans l’enveloppe physique de sa précédente victime – Arthur Harari propose moins un thriller qu’une réflexion sur l’identité, et une observation presque clinique des méandres de la psyché humaine. Prenant le temps d’installer son récit (d’abord le personnage de David, puis celui de Malia), il nous lance tout d’abord sur la fausse piste de l’enquête (les personnages voulant répondre aux questions légitimes du « qui » et du « pourquoi ») avant de s’enliser lentement dans une dérive existentielle pas toujours inspirée, qui oscille entre une multitude de « comment » : comment redevenir soi-même, comment renouer avec ses proches, comment apprendre à vivre dans le corps d’un•e inconnue•e ?
La matière de départ est ainsi passionnante, esquissant plusieurs pistes romanesques, et une forme de décalage qui crée des situations savoureuses. Le cinéaste choisit d’explorer méticuleusement les différentes options qui s’offrent aux personnages : David part à la recherche de son propre corps et fait connaissance avec la jeune femme qui l’habite désormais. Leur alliance donne un second souffle au récit, et vient créer un trouble chez le spectateur en montrant ce que peut signifier, aux yeux de la société, de prétendre se réveiller dans un autre corps que le sien – rendant impossible tout retour en arrière. Le scénario boucle ainsi une à une chacune des portes de sortie possibles pour les personnages, jusqu’à totalement les isoler, et les conduire à une issue forcément tragique.
Questionnement sur le genre, la transidentité et le mal-être

En adaptant la bande dessinée Le Cas David Zimmerman qu’il avait coérit avec son frère Lucas, Arthur Harari se confronte à une idée de départ captivante dont il semble pourtant ne plus réellement savoir quoi faire dès la moitié du film. Il donne en effet l’impression de décliner les thématiques et les situations attendues, notamment dans le rapport que chaque personnage entretient avec son nouveau corps. Les deux comédiens, Léa Seydoux et Niels Schneider, excellent néanmoins à faire transparaître dans leur jeu l’inadéquation flagrante entre leur enveloppe physique et leur intériorité. Cela crée une succession d’images surprenantes ou déconcertantes, comme lorsque Malia ne cesse de fondre en larmes, ou quand David fait l’amour avec lui-même, s’observant de l’extérieur.
Sans apporter de clefs de compréhension précises, le cinéaste laisse le spectateur libre de voir dans le phénomène de métempsychose à l’œuvre dans le récit un questionnement sur le genre, sur la transidentité, ou tout simplement l’expression d’un mal être larvé. David, dès l’ouverture du film, est « mal dans sa peau ». En changer l’aide, d’une certaine manière, à se réinventer. On le voit s’épanouir jusqu’à trouver une nouvelle place dans le monde. Malia, a contrario, s’étiole dans son nouveau corps, et ne parvient pas à fusionner avec sa nouvelle apparence. Sans que cela soit réellement verbalisé, le film interroge ainsi la manière dont chacun se représente dans le monde, et la douleur que peut provoquer la dissonance entre cette image mentale et la réalité.
La mise en scène mesurée et naturaliste privilégie ouvertement cette dimension métaphysique minimaliste au détriment d’un aspect purement fantastique, qui existe surtout dans la suggestion. Tout se passe alors globalement dans le décalage entre ce que l’on voit et ce que l’on sait, et c’est le regard du spectateur lui-même qui apporte constamment de l’étrangeté à ce qui est montré, créant une dichotomie assez fascinante. Même si le film manque parfois de cohérence et étire inutilement son récit, il s’agit donc d’une expérience unique, puissante et fantasmagorique, qui produit avec des moyens modestes un inconfort diffus menant peu à peu à un sentiment d’horreur glaçant dont il est difficile de se défaire tout à fait.
Fiche technique
L’inconnue d’Arthur Harari (2026)
Avec Léa Seydoux, Niels Schneider, Valérie Dreville, Lilith Grasmug, Radu Jude, Shanti Masud, Jonathan Turnbull, Victoire du Bois...
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