Avec son émission de téléréalité To Catch a Predator, le journaliste Chris Hansen se lance dans une traque controversée des prédateurs sexuels en les piégeant sur Internet. Filmés en caméra cachée, des hommes croyant avoir rendez-vous avec des mineurs sont attirés dans une maison, confrontés à leurs échanges en ligne, puis interpellés par la police. Porté par son succès spectaculaire autant que par les polémiques qu’il provoque, le programme devient un véritable phénomène de société et bouleverse durablement les frontières entre journalisme, justice et divertissement.
À 30 ans, Lance Oppenheim a déjà une longue carrière derrière lui : sept courts, trois longs et une série documentaires, et un clip vidéo (Lost Boys de Phoebe Ridgers). Primetime est son premier long métrage de fiction, et s’inspire d’un article du magazine Esquire, « Tonight on Dateline This Man Will Die », qui décryptait l’émission de NBC, To Catch a Predator présentée par Chris Hansen entre 2004 et 2007.
Oppenheim a donc un certain goût pour le réel. Une histoire vraie et sensationnaliste comme celle-ci est dans ses cordes. Au fil de ses docus, il a filmé l’activisme / fanatisme, la démence, la précarité d’un sportif professionnel ou d’employés de compagnies aériennes, la manipulation du système judiciaire, l’isolement protecteur de retraités dans un ghetto « paradisiaque », le secteur du don de sperme ou encore la notion de pouvoir et d’héritage. Il apprécie les mondes artificiels, les communautés, ce rêve américain mué en industrie, et surtout ce besoin de ne pas vieillir, de ne pas disparaître, d’échapper à la réalité.
Vu à la TV

Avec Primetime, Chris Hansen s’inscrit, superficiellement, dans toutes ces thématiques : la télévision, l’égo, la justice. L’émission To Catch a Predator repose sur un piège filmé en caméra cachée : des jeunes adultes, femme ou homme, se font passer en ligne pour des adolescents et discutent avec des hommes cherchant à obtenir un rendez-vous sexuel. Lorsque ceux-ci se présentent dans une maison spécialement aménagée, ils pensent y rencontrer le mineur, mais découvrent le journaliste qui les confronte alors aux messages qu’ils ont envoyés et les interroge sur leurs intentions. À leur sortie, ils sont généralement arrêtés par la police. La télévision fait ainsi justice elle-même, en exposant les pédocriminels. Mêlant enquête journalistique, téléréalité et opération policière, l’émission a rencontré un immense succès mais aussi suscité de fortes controverses : humiliation publique, méthodes assimilées à de la provocation policière, collaboration ambiguë entre télévision et forces de l’ordre. Elle s’est arrêtée après plusieurs polémiques, notamment le suicide d’un suspect pendant une opération en 2006.
Tout cela est dans le film. Le réalisateur s’attache au détail du dispositif et filme le processus sous tous ses angles, du casting d’un comédien qui doit servir d’appât à la mise en scène du piège.
Il y en a eu des films sur les coulisses de la télévision : Network, The Insider, Broadcast News, Quiz Show, Good Night and Good Luck, Morning Glory… Sans parler de ceux où la télévision est un outil de manipulation souvent cauchemardesque : La mort en direct, Le prix du danger, Un homme dans la foule, The Truman Show, EDtv, Nightcrawler…

Primetime est un mix des deux. Mais un bon sujet ne fait pas forcément un bon film. Bien sûr, il est assez haletant (la caméra ne se pose jamais), l’intrigue voyeuriste contribue à nous happer facilement, et les interprètes sont parfaits (Robert Pattinson, très convaincant, Merritt Wever, Skyler Gisondo, belle révélation, …).
Système binaire
Cependant, dès le départ, on constate que la mise en scène n’a rien d’original. L’impression de voir un film des frères Safdie, soit une énième production A24 dont le style déjà vu lasse très vite. Cette chasse au prédateur utilise diverses focales, quelques filtres et autres biais visuels pour habiller une frénésie qui s’avère assez vaine. La nervosité des personnages comme celle de la caméra semblent vouloir davantage illustrer une mécanique (la fabrication d’un show) que de traduire le danger encouru par les protagonistes (l’échec de la production en cours, l’arrestation du pédocriminel). Le sensoriel l’emporte sur le significatif.
Outre cette réalisation convenue, Primetime souffre aussi d’un scénario trop léger. Le récit ne s’attarde sur rien : ni sur les piégés, ni sur les personnages principaux, réduits à deux fonctions. Leur rôle dans la production (journaliste, productrice, comédienne et comédien, etc.) et leur petit trauma personnel. Ainsi, dans cette Amérique voyeuriste et puritaine, le journaliste vedette, marié et père, est évidemment « impur » (et hypocrite) à cause de son infidélité sexuelle (jugée aussi infamante qu’un détournement de mineur). Tout cela manque de relief et d’originalité.
« Les bons sentiments, ce n’est pas mon truc. »
C’est ce qui nous amène au principal problème du film. Raconter une telle histoire a du sens. Encore faut-il savoir se tenir à distance. Lance Oppenheim aurait du s’épargner ces aléas individuels inspides pour porter un regard plus interrogateur sur son sujet. Il manque ainsi plusieurs pièces pour que son puzzle soit complet. Les téléspectateurs qui ont fait le succès de l’émission sont absents du script. La justice n’a pas plus sa place dans le process. Tout comme les familles des hommes piégés n’ont aucune visibilité. Tout juste a-ton un rabbin, amateur de jeunes hommes, qui conteste, brièvement, l’éthique de la production : « Qui vous a autorisé à faire ça?« . On aurait aimé une réponse …

Il n’y a aucun procès, aucune remise en question, aucune critique à l’égard de ce genre de spectacle télévisé catégorie « trash ». Le cinéaste semble simplement vouloir filmer un fait marquant d’une époque. Or Primetime n’est pas un documentaire, mais bien présenté comme une fiction, parfois hystérique. Cela peut avoir un intérêt s’il est traité de manière objective. Mais ce n’est pas le cas. Le réalisateur semble fasciner par le monstre cathodique qu’il scrute comme un jouet, sans jamais montrer les conséquences d’une telle exhibition malsaine. Il filme avec délectation l’ambition de son personnage principal plutôt que de l’analyser lucidement. Ici, la fin (attraper des pédocriminels) justifie les moyens (un traquenard, des caméras, une justice télévisée, des policiers en embuscade).
Nul besoin de morale. Mais Primetime ne conteste jamais cette télévision qui met publiquement au pilori des criminels comme autrefois on lynchait des délinquants sur la place publique. « On purifie le monde d’un mal ancestral« . Devise que le film fait sienne. Comme si Lance Oppenheim se prenait lui-même pour Curtis Hansen – qui se croit justicier investit d’une mission divine – et approuvait sans sourciller ses méthodes. En tout cas, rien dans sa réalisation ne semble penser qu’il désapprouve ce cirque pathétique, qui se place au dessus des juges. Et peu importe les dégâts.
C’est l’œuvre de Dieu, la part du Diable. On se demande qui est le diable dans cette histoire. Parait-il qu’il se cache dans les détails. Alors, entre le comportement déviant d’hommes prêts à l’innommable et l’arrivisme cynique et orgueilleux d’une production aveuglée par son succès, le réalisateur ne veut pas ou ne réussit pas à départager les deux camps : il met à égalité leur comportement abject. Avec une petite nuance complaisante et dérangeante au final. L’émission télévisée racoleuse ne termine pas dans les poubelles de l’histoire mais bien auréolée d’une mission transcendantale.
Primetime
Festival de Venise 2026
1h50
En salles le 23 septembre 2026
Réalisation : Lance Oppenheim
Scénario : Ajon Singh
Musique : Ari Balouzian
Image : David Bolen
Distribution : Metropolitan
Avec Robert Pattinson, Merritt Wever, Skyler Gisondo, Phoebe Bridgers, Bokeem Woodbine, Anna Faris...
