Des traumas et des deuils en héritage. Des combats et des dilemmes à surmonter. Des hommages au cinéma d’antan. Mais aussi des rires, des larmes, des jubilations en tous genres. Neuf films qui ont marqué l’année.
L’agent secret
Prix de la mise en scène et prix d’interprétation masculine, le film du brésilien Kleber Mendonça Filho était la Palme d’or des cinéphiles à Cannes. Au-delà de sa narration d’une formidable inventivité et d’une réalisation ingénieuse s’émancipant des genres, L’agent secret décortique tous les aspects d’un traumatisme (la dictature terrible subie par le Brésil) et sur sa transmission générationnelle. Un film sur la mémoire et sur les valeurs qu’il faut défendre, à tout prix.
La chambre d’à côté
Pour son premier long métrage en langue anglaise, et loin de son Espagne, Pedro Almodovar a composé un de ses mélos féminins dont il a le secret avec Tilda Swinton et Julianne Moore dans les rôles principaux. Il ne reste pas simplement la splendeur des décors et l’excellence des actrices dans nos mémoires. En choisissant la fin de vie comme sujet, le maître signe l’un de ses rares films où la dialectique engagée se confond avec une rhétorique existentielle. Lion d’or à Venise en 2024.

Mémoires d’un escargot
Après le chat de Flow, Sylvia l’escargot. Grace Pudel s’identifie à ces gastéropodes et, au fil d’une existence dramatique, ne parvient pas à sortir de sa coquille. Et nous, spectateurs, en totale empathie pour elle, on s’y sent bien. L’australien Adam Elliot transforme des thèmes durs (deuil, harcèlement, solitude, emprise) en une comédie noire aussi tendre que déchirante grâce à ses petites figurines d’argile. On rit mais on est surtout touché en plein cœur. Grand prix à Annecy en 2024.

Miroirs n°3
Encore une histoire de deuil, celui insurmontable vécu par deux femmes d’âges différents. Christian Petzold renvoient leur chagrin comme dans un miroir entre faux-semblants et besoin d’être “sauvées”. Même les routes rurales ne sont pas si paisibles. Et au bout, pas de grand miracle : juste des petits gestes (reprendre le piano, sortir de chez soi) qui ressemblent à une vraie renaissance. Sélectionné à la Quinzaine des cinéastes.

La mort n’existe pas
Félix Dufour-Laperrière signe une fable animée pour adultes autour d’un dilemme impossible : violence ou résignation. Sélectionné à la Quinzaine, le film flingue le romantisme révolutionnaire facile et transforme le débat politique en duel mental, porté par une animation ultra picturale où la nature sauvage se heurte aux jardins bien peignés des puissants. L’ordre qui fige versus le désordre qui réveille, voilà qui fait écho aux combats contemporains.

Nouvelle vague
Richard Linklater s’est attaqué au tournage du film fondateur de la Nouvelle Vague française, À bout de souffle. Un hommage à Godard, au cinéma, à une nouvelle façon de filmer, et finalement à la création. Le cinéaste éclectique et prolifique réussit l’exercice de style meta au point d’en faire une redoutable comédie pour insiders, avec un casting d’inconnus brillant. Aucune nostalgie, un brin de mélancolie et assurément le grand oublié du palmarès cannois.

Pillion
On a rarement autant ri, été excité et un peu mal à l’aise devant un film cette année. Inattendu, le film renoue avec l’esprit de la rom-anglaise par le biais d’un film gay BDSM. C’est cru mais pas trash. C’est drôle et parfois tendre, mais jamais convenu ni consensuel. Sélectionné à Un certain regard (prix du scénario), c’est certain, Pillion ouvre nos yeux sur un monde inconnu. Et révèle au passage un cinéaste britannique, Harry Lighton.

Sorry, Baby
Pour la manière dont Eva Victor aborde le traumatisme après une agression sexuelle. Une vraie découverte de la Quinzaine des cinéastes. En bonus, un personnage secondaire lesbien et noir dont la sexualité et la couleur de peau ne servent jamais à « relancer » l’histoire ou à alléger le propos.
On se souviendra de cette séquence où Agnes a une crise de panique sur le bord de la route et est secourue par Pete, un gérant de sandwicherie (John Carroll Lynch, drôle et attachant, un peu cynique et très précieux).

The Brutalist
Evidemment, il y a dans nos rétines cette image de la statue de la liberté à l’envers. Et l’immensité des carrières de marbre de Carrare. Ce monument de 3h35 (avec entracte) sculpte le cerveau à coups de mise en scène immersive, d’images grandioses et d’une musique presque hypnotique. Brady Corbet s’en sert pour disséquer la déliquescence du “rêve américain” et opposer, sans simplifier, l’art qui crée à l’argent qui domine. Brutal en façade, mais hyper sensible au fond, on traverse un bâtiment magnifique habité par les fantômes de l’Histoire. Grand prix du jury à Venise en 2024 et quelques Oscars en mars dernier.

