C’est une reconnaissance qui s’imposait avec évidence. Depuis la création du Carrosse d’Or en 2002 par la SRF, au cœur même du Festival de Cannes, le prix a couronné des géants tels que Martin Scorsese, Werner Herzog, Agnès Varda ou encore Jane Campion. En 2026, c’est Claire Denis qui rejoint ce panthéon du cinéma d’auteur — une cinéaste dont l’œuvre, commencée il y a près de quarante ans, n’a jamais cessé de dérouter, d’émouvoir et d’interroger. Son nouveau film, Le Cri des gardes, présenté en septembre dernier au festival de Toronto, sort le 8 avril, avec, à l’affiche Isaach de Bankolé et Matt Dillon. L’histoire se déroule sur un chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest.
Une trajectoire hors norme
Née à Paris, Claire Denis grandit en Afrique, suivant son père administrateur civil au Cameroun, en Somalie, en Haute-Volta et à Djibouti. Cette enfance entre deux mondes, entre la France et le continent africain, marquera durablement son regard sur les héritages coloniaux, les identités et les frontières — thèmes qui traverseront toute son œuvre. Après des études à l’IDHEC (Institut des hautes études cinématographiques), dont elle sort diplômée en 1972, elle forge sa vision du cinéma comme assistante réalisatrice auprès de Robert Enrico, de Wim Wenders sur Paris, Texas (Palme d’or) et Les Ailes du désir, puis auprès de Jim Jarmusch sur Down by Law.
C’est en 1988 qu’elle signe son premier long métrage, Chocolat, très autobiographique, marqué par son enfance au Cameroun, et sélectionné en compétition au Festival de Cannes. Une entrée remarquée dans la cour des grands, pour une réalisatrice qui, dès ses débuts, refusera toute assignation esthétique ou narrative.
Une filmographie de la friction et de l’incertitude
Depuis, Claire Denis a construit une œuvre d’une cohérence rare, traversée par des obsessions profondes : le désir, le corps, la violence, la solitude, les rapports de domination et d’émancipation. De Beau Travail (1999) à Vendredi soir (2002), de Trouble Every Day (2001) à 35 Rhums (2009), ses films explorent sans relâche le désir et l’amour dans toute leur complexité. Mais pas seulement.
C’est toute la cohérence d’une trajectoire qui force l’admiration. Dès S’en fout la mort (1990), son cinéma affirme sa double nature : violence sourde et recherche formelle autour du corps. J‘ai pas sommeil (1994) est un grand film politique sur les marges de Paris. Nénette et Boni (1996), qui remporte le Léopard d’or à Locarno, ou encore L’Intrus (2004) poussent le récit aux limites du songe et de la chair. Avec White Material (2010), elle revient à l’Afrique de son enfance pour ausculter le délitement colonial, avant de plonger dans la noirceur pure des Salauds (2013). Un beau soleil intérieur (2017), comédie désenchantée de l’amour portée par Juliette Binoche, révèle une fois de plus son infinie capacité de renouvellement ces dernières années. Son travail documentaire témoigne également de la même curiosité insatiable : Man No Run (1989) suit des musiciens camerounais, Jacques Rivette, le veilleur (1990) rend hommage à un cinéaste-compagnon de route, et Vers Mathilde (2005) offre un portrait sensible de la chorégraphe Mathilde Monnier — autant de détours par lesquels Claire Denis élargit sans cesse les frontières de son cinéma.
L’image sensorielle
Son cinéma, d’une précision sensorielle rare, a toujours accordé une place centrale à l’image et au corps, au détriment du dialogue. Elle déclarait en 1995 : « J’ai choisi le camp des cinéastes qui font confiance à l’image. » Une philosophie qui irrigue chacun de ses plans.
Ses films les plus récents confirment une capacité de renouvellement permanente. High Life (2018), plongée sidérante dans le cosmos avec Robert Pattinson, et Stars at Noon (2022), thriller politique fiévreux tourné au Nicaragua — récompensé du Grand Prix au Festival de Cannes —, témoignent d’une réalisatrice qui n’a jamais cessé de se réinventer. En 2022 également, elle reçoit l’Ours d’argent de la meilleure réalisation à Berlin pour Avec amour et acharnement, signant ainsi une double consécration internationale en une seule année.
Dans la lettre que le Conseil d’administration de la SRF lui a adressée, les cinéastes saluent une œuvre « profondément libre », qui « interroge les héritages coloniaux, les frontières, les identités et les désirs avec une exigence formelle et une confiance absolue dans le cinéma comme art du présent ». Ses collègues y voient « un cinéma qui respire, qui touche et qui interroge, où chaque plan devient terrain d’expérience et d’émotion ».
La cérémonie se tiendra le 13 mai 2026, en ouverture de la Quinzaine des Cinéastes, dans le cadre du Festival de Cannes. Le Carrosse d’Or est attribué chaque année par la SRF à l’ouverture de la Quinzaine des Cinéastes, en célébration d’un·e cinéaste dont la liberté de regard et la force de mise en scène ont profondément marqué le septième art.
