Les fleurs du manguier : les Rohingyas face au péril de l’exil

Les fleurs du manguier : les Rohingyas face au péril de l’exil

Dans l’espoir de retrouver leur famille dispersée, Shafi, 4 ans, et sa sœur Somira, 9 ans, quittent un camp Rohingyas du Bangladesh pour rejoindre la Malaisie. Guidés par leur regard d’enfant, ils entreprennent une traversée périlleuse.

Les Fleurs du manguier est un film de persévérance et de survie, qui suit le périple d’un groupe de Rohingyas quittant un camp de réfugiés au Bangladesh pour tenter une traversée périlleuse en mer vers la Malaisie. Le voyage, semé d’imprévus, les entraîne d’abord par une étape non planifiée en Thaïlande, avant de les confronter à une succession d’épreuves : passeurs malhonnêtes, policiers à leurs trousses, embarcation de fortune et forêts hostiles. Au fil de ce long et épuisant exode, le groupe se réduit (séparations fortuites, morts accidentelles) jusqu’à ce que le récit se resserre progressivement sur deux enfants, un frère et une sœur, en route vers un avenir peut-être moins précaire.

Premier long-métrage de fiction entièrement en langue rohingya, interprété presque exclusivement par des membres de cette communauté, le film est aussi la première œuvre de fiction à donner ainsi la parole, de l’intérieur, à ce peuple meurtri.

Son réalisateur, le Japonais Akio Fujimoto, était déjà connu des amateurs de cinéma asiatique, notamment grâce au Festival des Cinémas d’Asie de Vesoul, où son film précédent Along the Sea avait remporté en 2022 trois trophées : Grand Prix du Jury, Prix de la Critique et Prix Inalco. On y suivait de jeunes Vietnamiennes ayant émigré clandestinement au Japon pour y occuper des emplois pénibles – le type de travail qu’on réserve aux personnes en situation irrégulière – afin d’envoyer de l’argent à leur famille restée au pays. Les jurés avaient alors salué un film qui « nous met face aux grands problèmes socio-économiques auxquels sont confrontés les personnages, proches géographiquement des pays développés mais qui subissent des conditions de vie totalement à l’opposé », soulignant « une caméra au plus près de ses héroïnes » qui « ose des plans-séquence audacieux nous impliquant profondément dans le cheminement douloureux de ces trois personnages ». Ce sont ces mêmes qualités sensibles qu’Akio Fujimoto déploie dans Les Fleurs du manguier, en tournant cette fois son regard au-delà des frontières du Japon.

Une tragédie silencieuse

Travaillant au Myanmar depuis douze ans, le cinéaste a été sensibilisé au sort tragique, et longtemps tabou, du peuple rohingya, auquel il rend un hommage d’une vibrante empathie dans une fiction très documentée. Rendus apatrides depuis la promulgation d’une loi birmane de 1982 restrictive en matière de nationalité, les Rohingyas ont été poussés à l’exil pour fuir les discriminations et les persécutions de la majorité bouddhiste. Des centaines de milliers d’entre eux ont trouvé refuge dans des camps au Bangladesh : c’est là que s’ouvre le film, auprès de Somira, 9 ans, et de son petit frère Shafi, 4 ans, qui jouent encore sous une grande hutte avant de devoir rassembler leurs affaires pour embarquer vers la Malaisie, où une partie de leur famille s’est déjà installée.

Le récit est dispensé au compte-gouttes, plongeant le spectateur dans le même sentiment de déboussolement que ses protagonistes, tandis que la mise en scène, avec son côté caméra embarquée, appuie une esthétique prise sur le vif. Chaque rencontre peut être aussi bien une aide qu’une menace, et l’obscurité qui baigne une grande partie du film accroît ce sentiment de danger que rendent encore plus palpable les multiples rebondissements imprévisibles.

L’humanité oubliée

Akio Fujimoto arrive parfaitement à retranscrire toutes les épreuves auxquelles font face les deux enfants très vite livrés à eux-mêmes : on ressent leur fatigue, leur peur, la faim, la lassitude. Le petit Shafi, 4 ans, ne mesure pas toujours la gravité de ce qui se passe autour de lui ; il a besoin de jouer, de dormir, de manger. C’est donc Somira, sa grande sœur de 9 ans, qui assume peu à peu la responsabilité de les maintenir en vie face aux adultes menaçants, à l’épuisement et à la faim. La force du film, sa beauté malgré tout, tient à ce point de vue inlassablement fixé à hauteur d’enfants : leur regard distancié sur des événements dont ils ne comprennent pas toutes les implications permet, sans adoucir les horreurs traversées ni tomber dans le cliché de l’innocence perdue, d’éviter d’avoir un moral totalement plombé à la sortie de la projection.

Si le film prend peu à peu des airs de cauchemar éveillé, hanté par la douleur du vécu de tout un peuple et par la mort qui rôde, il ne veut pas céder au désespoir que la situation appelle pourtant. La relation pleine de tendresse qui unit Somira et Shafi apporte un peu d’apaisement en préservant quelque chose de la douceur de l’enfance. Et, au-delà du lien fraternel, Akio Fujimoto interroge, à travers le sort des Rohingyas et l’extrême précarité de leur existence, ce qu’il reste de notre humanité : si le monde extérieur leur est profondément hostile, subsistent entre eux des formes de solidarité fortes, nées du partage d’un destin brisé, qui dépassent de loin les seuls liens du sang.

Ce long périple de survie et ses cruelles épreuves font des Fleurs du manguier un film à portée universelle, interrogeant avec une force rare l’insoluble problématique de la migration, cet élan vers l’inconnu, malgré tous les dangers, malgré l’échec possible.

NB : Le film Les fleurs du manguier a reçu le Prix spécial du jury Orizzonti au Festival de Venise 2025. Il a été sélectionné également par divers festivals dont de FICA de Vesoul avant sa sortie en salles.