Steven Soderbergh nous surprendra toujours. Alors qu’il a fait un petit détour par Cannes pour son documentaire sur John Lennon, le voilà qui revient dans les salles françaises avec une fiction, The Christophers, soit son troisième long métrage en un peu plus d’un an, après The Insider et Presence sortis début 2025.
Changement d’ambiance. Ni Poltergeist ni espions, nous voici plongés dans le monde de l’art. Et reconnaissons au cinéaste de savoir s’adapter à son sujet. The Christophers – en salles le 10 juin – n’est pas seulement l’histoire d’une jeune artiste, douée pour copier n’importe quel tableau, et d’une star déchue des arts plastiques, incapable d’achever une série picturale depuis trente ans.
Julian Sklar, ancienne figure majeure du pop art londonien devenu misanthrope n’a plus rien peint depuis des décennies. Ses enfants, avides d’héritage, engagent Lori, restauratrice et ex-faussaire, pour se faire passer pour son assistante. Sa mission : finir en secret une série de huit toiles inachevées, les « Christophers », et en tirer une fortune.
Soderbergh expérimente avec ce film le duo/duel de deux artistes différents par leur âge, leurs origines, leur vision du monde. Deux artistes frustrés au passage. Le vétéran (Ian McKellen), autrefois hyper coté, n’a plus rien peint depuis des décennies, incapable de finir la série qui l’a rendu célèbre. La copiste (Michaela Coel) n’a jamais été reconnue comme artiste, alors qu’elle s’est avérée plutôt douée.

Le cinéaste se régale avec cet affrontement entre ces deux personnalités qui s’apprivoisent progressivement malgré la méfiance, les différences et leurs rancœurs. Babyboomers versus « wokistes », ou boomers versus Gen z. Peu importe les étiquettes. C’est l’aspect le plus convenu du scénario mais il sert de fil conducteur dramaturgique pour lui permettre de donner du relief à son récit. Plus anecdotique, la touche d’humour est amenée par les deux progénitures « ratées » du maître, focalisée sur leur héritage tels des Thénardiers prêts à tout pour le profit.
Car, Soderbergh nous amène finalement dans des chemins de traverse. Dans ce film émotionnel, ce qui en soi est déjà un gros pas de coté pour le réalisateur, aucun rebondissement particulier, hormis le fait qu’il n’yen ait pas. Aucune action ou psychologisation. Et pourtant, tout cela ne manque pas de panache, notamment grâce aux deux personnages centraux, incarnés à la perfection par leurs interprètes. Le cynisme et la tendresse se marient bien, tout comme l’arnaque dans l’arnaque est jubilatoire. Dans ce petit jeu de faux-semblants, Soderbergh en profite aussi pour égratigner la télé-réalité capable de tout et n’importe quoi (et surtout d’humilier) ou s’amuse avec ces « talents » qui monnayent des cartes d’anniversaire en vidéo.
Mais The Christophers révèle sa véritable intention dans sa réflexion sur l’art – le marché comme les créateurs. De la panne d’inspiration à la confiance en soi, de la valeur d’un artiste au processus de création, le film démontre sobrement et fluidement la vulnérabilité d’un auteur/peintre/réalisateur/etc. dans un système plus industriel qu’humain. L’institution contre l’inspiration, la réplique contre l’originalité. En cela, même « The Christophers », une série inachevée de tableau autour d’un amour idéal perdu, symbolise tout ce qui émeut dans le film : on ne peut pas lutter contre ses sentiments. Génie ou pas, l’art ne se commande pas. En revanche, il peut inspirer, se décliner, fusionner et ainsi se transformer. Ce qui résumerait assez bien l’œuvre hétérogène de Soderbergh.
Cash machine avec Bojarski
Ce qui frappe ici évidemment, c’est la valorisation de la « faussaire », qui se révèle une grand eartiste (il faut du talent pour copier les plus grands). En quelques mois, les faussaires ont donc pris la lumière, dans les salles de cinéma. L’année a commencé avec L’affaire Bojarski (1,2 million de spectateurs), inspiré d’une histoire vraie. À 65 ans, Jean-Paul Salomé vit une belle résurrection depuis le succès mérité de La daronne puis celui de La syndicaliste. Cette fois-ci, pas d’Isabelle Huppert. Mais un Reda Kateb au top dans le rôle de Bojarski.
Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la guerre. Il y utilise ses dons pour fabriquer des faux papiers pendant l’occupation allemande. Après la guerre, son absence d’état civil l’empêche de déposer les brevets de ses nombreuses inventions et il est limité à des petits boulots mal rémunérés… jusqu’au jour où un gangster lui propose d’utiliser ses talents exceptionnels pour fabriquer des faux billets. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille. Très vite, il se retrouve dans le viseur de l’inspecteur Mattei, meilleur flic de France.

Il s’agit d’une histoire vraie, un peu romancée, sur un homme – immigré polonais – qui décide de copier les billets de la Banque de France. Prodige du copié-multiplié, il réalise de véritables œuvres d’art de la monnaie, jusqu’à identifier les faiblesses des originaux. Pour Bojarski, l’ambition est d’offrir une vie confortable à sa famille, mais aussi d’échapper à la traque de la police. « Attrape-moi si tu peux » version trente glorieuses franchouillardes, avec une direction artistique qui impressionne par son réalisme.
Le scénario efficace, installant le duel entre le bon flic et le bon truand, a conquis le public (1,2 million de spectateurs). Sans doute parce que Salomé et Kateb – brillant – ont réussi à rendre le personnage du faussaire éminement tendre et attachant. Il s’agit davantage d’une histoire humaine que d’une chasse à l’homme. Là aussi, comme dans The Christophers, on pardonne au faussaire, pour lequel on éprouve une belle empathie. Parce qu’il est doué, parce que ses intentions sont louables, parce que le rejet de l’étranger qu’il est l’a contraint à choisir une voie hors-la-loi. À la fois thriller en mode chic et biopic d’un homme ordinaire au destin extraordinaire, L’affaire Bojarski a des allures de films noirs stylés, qui ne manque pas d’ironie. Une œuvre classique, romanesque et pleine de charme.
Romanzo criminale
Pas tout à fait le même genre du côté de L’art du faux, diffusé sur Netflix depuis janvier. Ce film italien de Stefano Lodovichi mélange thriller politique, histoire de faussaire et destinée romanesques un peu mièvres. C’est bien foutu et bien dialogué, même si l’inégalité du rythme rend l’ensemble un peu longuet, et, au final, le mix ne prend pas.
À Rome, dans les années 70, un artiste en herbe devient un maître de la contrefaçon pour le compte de bandes criminelles.
Sans doute parce que le scénario n’a pas su choisir un point de vue. Le kidnapping et l’assassinat du Premier ministre italien Aldo Moro est bien plus intéressant dans la série Esterno notte de Marco Bellocchio. Pour ce film, cet épisode traumatique de l’histoire italienne sert de prétexte. Trop vu, déjà vu, bref peu original. Comme tout le film. À trop jouer sur une ambiance, une atmosphère, une époque, tout le récit semble étouffé par sa direction artistique.

Antonio Chichiarelli (Pietro Castellitto) a vraiment existé. Son destin tragique croise la période des Brigades rouges, la mafia, bien caricaturale, une love story, un peu mièvre. Le plus intéressant est ailleurs : dans cette association de malfaiteurs qui mélange la Banda della Magliana, une organisation criminelle romaine, la mafia sicilienne, les néofascistes paramalitaires, l’etat profond… Entre un faussaire qui œuvre sur un marché parallèle et ces groupes clandestins qui manipulent l’Italie, il y avait matière. Car il s’agit bien de manipulation quand un intermédiaire de l’appareil exécutif commande à Chichiarelli un faux communiqué de presse des Brigades rouges annonçant la mort d’Aldo Moro pour préparer l’opinion et piéger les kidnappeurs.
L’art du faux ne sait pas vraiment sur quel pied danser. Biopic, romance criminelle, thriller complotiste? C’est dans ce dernier angle qu’il aurait pu choisir son point de vue, car c’est là qu’il séduit le plus. En dénonçant les mensonges d’Etat et la propagation de la désinformation (à travers de fausses preuves), le film tenait un sujet en or : le faussaire est sans doute très talentueux, mais ici l’Etat le surclasse dans cet art qui rend le faux plus vrai que le réel.
Sur Netflix, toujours, la série spin-off de La casa de Papel, Berlin a sorti sa nouvelle saison en mai, intitulée La dame à l’hermine (du nom du célèbre tableau de Léonard de Vinci). Formatée à l’extrême, la série se décentre de sa promesse originelle : une histoire de casse impossible. Il s’agit davantage de problèmes de couples que de braquages (expédiés malgré leur brillante imagination). La série, qui se déroule à Séville, s’avère un peu longuette et trop romancée. Mais elle dévoile là aussi cette fascination pour les faussaires : faux cambriolage, copies de tableaux (par un mystérieux hollandais). Sans contrefaçon, pas de fiction?
