
C’est un record absolu : 9 longs et 12 courts métrages d’animation seront présentés à Cannes cette année, toutes sections confondues. Une grande première qui fait suite à des années de vache maigre, des avancées timides parfois suivies de reculs, des démarches officielles émanant de la filière, des articles critiques ou agacés (jusque dans ces colonnes), et un travail d’accompagnement et de militantisme en faveur d’une reconnaissance de l’animation qui va bien au-delà du simple circuit des festivals.
Au-delà de la quantité de films sélectionnés, la place réservée aux longs métrages animés a toujours été un autre enjeu crucial d’un lieu comme Cannes, et, là encore, on ne peut que saluer les avancées proposées par chaque section : l’Officielle intègre Le Corset de Louis Clichy à Un Certain regard et Jim Queen de Marco Nguyen et Nicolas Athané en séance de minuit, la Semaine de la Critique fait son ouverture avec In waves de Phuong Mai Nguyen, l’ACID accueille Blaise de Dimitri Planchon & Jean-Paul Guigue, et la Quinzaine des Cinéastes poursuit sa démarche proactive en invitant 3 films d’animation dans sa sélection qui en compte 19 : We Are Aliens de Kohei Kadowaki, Carmen, l’oiseau rebelle de Sébastien Laudenbach et Le vertige de Quentin Dupieux.
Finalement, seuls deux films atterrissent dans l’un des fameuses “séances spéciales” où était souvent cantonnée l’animation ces dernières années : Tangles de Leah Nelson et Lucy Lost d’Olivier Clert (en séance famille) – auxquels il faudra sans doute ajouter des films hybrides, comme le documentaire Rare soul For a Revolution – Les Survivants du Che de Christophe Dimitri Réveille, qui contient quelques séquences animées.
Feu d’artifices

Il semblerait, donc, que l’époque d’une certaine ghettoïsation du cinéma d’animation soit derrière nous, ce dont on ne peut que se réjouir. Ce qui nous permet de nous concentrer sur l’essentiel : quelles formes d’animation seront représentées à Cannes cette année ? Et là, c’est un feu d’artifices tant la variété et la richesse du secteur seront en valeur pendant cette quinzaine.
Du côté de l’animation d’auteur de très haute volée, c’est Carmen, l’oiseau rebelle de Sébastien Laudenbach (ci-dessus) qui attire tous les regards. Le film, qui est probablement le plus attendu des 9 longs métrages sélectionnés (il figurait en 12e place du traditionnel classement de notre confrère Wask, entre Quentin Dupieux et Asghar Farhadi, excusez du peu), se veut une réinterprétation du Carmen de Mérimée, dans laquelle l’histoire bien connue est vécue du point de vue de deux enfants. Visuellement, tout ce que l’on a pu voir du film (notamment lors d’une présentation en work in progress de grande qualité à Annecy l’an passé) promet une explosion de couleurs qui permet une grande stylisation du dessin, et une liberté absolue du trait.

Autre film qui était dans les radars depuis plusieurs années, et dont on avait vu quelques extraits lors des Rencontres de Fontevraud en 2025, Le Corset de Louis Clichy combine dessins sur papier et animation numérique 2D pour atteindre une esthétique très douce, proche d’une aquarelle diluée, avec une palette chromatique réduite et délicate. Côté récit, le cinéaste (qui cosignait les deux Astérix écrits par Alexandre Astier) situe son intrigue (en partie autobiographique) dans la Beauce, autour d’un jeune garçon qui rêve de ressembler à son père, mais souffre soudainement d’un mal étonnant : il penche.
Adaptations et premiers longs métrages

L’attente est probablement du même acabit pour In Waves de Phuong Mai Nguyen, adaptation du roman graphique culte du même nom signé AJ Dungo. On peut sans trop se mouiller prédire un film fort en émotions, plus classique que les deux précédents dans ses choix formels, avec une recherche de réalisme (rehaussé par le mélange de 2D et 3D) et de simplicité qui colle à cette histoire d’amour troublée par la maladie. Et comme il se déroule en partie dans l’univers du surf, on peut attendre un travail particulier sur le rendu de l’eau, comme en témoignent les premières images.

D’après le roman jeunesse de Michael Morpugo, Lucy Lost d’Olivier Clert est un film fantastique à hauteur d’enfant qui se déroule sur une île isolée en pleine première guerre mondiale. La jeune Lucy, qui a subi un grave accident quelques mois auparavant, se bat pour trouver sa place dans une société qui a du mal à l’accepter. Ici, l’animation semble évoquer les animés japonais, avec une ligne très simple pour les personnages, et des décors extrêmement riches et travaillés. Les paysages de l’île, notamment, semblent de toute beauté.

Premier long métrage du studio Bobbypills spécialisé dans l’animation adulte, Jim Queen lorgne du côté d’une esthétique cartoon flashy et stylisée qui joue sur les aplats de couleurs et la simplicité du trait. Le film assume sa dimension outrée et joyeusement queer avec comme ambition d’initer le spectateur aux codes de la communauté gay. Pensé comme une satire d’un milieu que les deux coréalisateurs Marco Nguyen et Nicolas Athané connaissent bien, il promet une séance de minuit électrique et délirante, dans laquelle le très bodybuildé Jim Queen (égérie des Gym Queens, on l’avait deviné) est frappé par une maladie extrêmement grave, l’hétérose.

Côté animation japonaise, le premier long métrage We Are Aliens de Kohei Kadowaki s’inscrit dans une démarche esthétique plus réaliste, avec des décors qui s’annoncent d’une beauté à couper le souffle, et une palette chromatique intense, qui accompagne ce coming-of-age dramatique. Il s’agit d’une fresque qui court sur une trentaine d’années et suit le parcours de deux copains d’enfance jadis inséparables, puis devenus étrangers l’un à l’autre.

Tangles, venu du Canada, est l’adaptation du roman graphique Tangles : Une histoire sur la maladie d’Alzheimer, ma mère et moi de Sarah Levitt, paru en 2010. Il s’appuie sur le noir et blanc d’origine, qui oscille entre photoréalisme et onirisme. La narratrice y raconte son engagement auprès de sa mère diagnostiquée avec la maladie d’alzheimer. Il s’agit également du premier long métrage de Leah Nelson, qui est la co-fondatrice du studio d’animation Canadien Giant Ant où le film a été en partie animé.
Singularités esthétiques et approche documentaire

Enfin, deux films à l’esthétique particulièrement singulière seront également présentés sur la croisette cette année, détonnant avec l’animation 2D/3D qui préside à la plupart des projets. Blaise de Dimitri Planchon et Jean-Paul Guigue (nouvelle variation autour des personnages d’abord imaginés en bande dessinée par Dimitri Planchon, puis adaptés en série pour Arte) mêle photos, éléments découpés et animation numérique 2D pour un résultat absolument unique qui paraît réaliste au premier regard mais déforme les visages et les personnages, produisant une sensation étrange de monde parallèle au nôtre. Ce qui est plutôt raccord avec le ton absurde et satirique du récit.

Quant au Vertige, film surprise signé Quentin Dupieux, son esthétique rappelle celle d’un jeu vidéo comme les Sims, avec une animation saccadée et imprécise qui est à l’opposé de ce que le cinéma d’animation contemporaine cherche généralement à faire. Vu le pitch du film – un personnage s’aperçoit que sa réalité est une simulation – on n’est pas loin du coup de génie de la part du cinéaste d’avoir misé sur ce rendu foutraque et approximatif qui est le résultat de la transformation, via le logiciel Blender, d’images tournées en prise de vues continue.

On sait enfin peu de choses de la partie animée des Survivants du Che de Christophe Dimitri Reveille, si ce n’est qu’il s’agit de courts passages reconstituant des actions passées. Ce que l’on a pu en voir témoigne d’une animation plutôt réaliste et non performative, qui colle au plus près des faits rapportés, et s’inscrit dans la lignée d’une utilisation de l’animation pour pallier les fameuses “images manquantes” de l’Histoire.
Des courts et de nouveaux projets

Pour compléter ce panorama, il faut citer une multitude de styles et de techniques également du côté du court, avec des marionnettes (neurasthéniques) chez Niki Lindroth von Bahr (The End, en sélection officielle, ci-dessus) et chez Fanny Capu (Pickled à la Cinef’), de l’animation en sable chez Anne-Sophie Girault (Visite en terre irradiée, à la Semaine de la Critique), des dessins à la main sur celluloïd (Eri de Honami Yano, à la Quinzaine des Cinéastes), de la rotoscopie redessinée aux crayons de couleurs (Dernier printemps de Mathilde Bédouet, en sélection officielle), de la 3D (Bird rhapsody de Wonjung Choi, à la Cinef’) ou encore du dessin sur papier (Daughters of the late colonel de Elizabeth Hobbs, à la Quinzaine). La démonstration par l’exemple du fait qu’il est absurde de mettre tous les cinémas d’animation dans le même panier, quand le terme recouvre tant de possibilités différentes.
Enfin, comme chaque année, le Annecy Animation Showcase organisé conjointement par le marché du film et le festival d’Annecy présentera une sélection de projets en cours de réalisation (à découvrir dès Cannes 2027 pour certains) parmi lesquels deux films japonais (Hidari de Masashi Kawamura et Iku Ogawa et Wasted Chef de Takayuki Hirao), le nouveau long métrage d’Alain Gagnol, pour la première fois en solo (Les Chiens ne font pas des chats), un projet mexicain en marionnettes (Insectario de Sofía Carrillo) et l’un des films les plus attendus de l’animation française : Bataille de Vergine Keaton, dans lequel la cinéaste utilise la même technique numérique que dans ses formidables courts Je criais contre la vie, ou pour elle et Le Tigre de Tasmanie. De quoi (se) convaincre – si ce n’était déjà fait – que l’avenir (du cinéma) sera animé ou ne sera pas !
