
Hasna, une jeune femme Marocaine, vient travailler en Espagne pour la première fois. Avec de nombreuses compatriotes, elle participe à la cueillette des fraises dans la région de Huelva, en Andalousie. À perte de vues, des serres abritent les précieux fruits qui partiront ensuite régaler l’Europe. Dans une chaleur étouffante, les travailleuses enchaînent de longues journées entrecoupées de rares pauses. Sur l’exploitation, les salaires sont arbitraires, les conditions de logement indignes (4 femmes par chambre, des douches collectives qui ne ferment pas, des frais supplémentaires pour l’eau chaude ou le wifi), le droit du travail inexistant. Et pourtant, les choses peuvent toujours être pires, comme en fait l’expérience Meriem, la compagne de chambre d’Hasna, agressée sexuellement par le patron.
Il ne faudrait pas laisser un certain sentiment d’usure ou de lassitude vis-à-vis des injustices contemporaines dicter notre regard sur le film. Certes, la situation des travailleurs étrangers dans cette région d’Espagne est connue, et la dénonciation qu’en fait Laïla Marrakchi presque pédagogique. Mais les faits rapportés et la réalité dévoilée n’en restent pas moins aussi insupportables que dignes d’une attention renouvelée. Car derrière un scénario balisé et relativement sans surprise, c’est le (dys)fonctionnement d’un système bien rodé qui est mis au jour. En effet, si l’exploitation de ces femmes est possible, c’est parce qu’il y a, structurellement, une organisation sociale, politique et économique qui le permet.
Esclavage moderne

Évidement, c’est l’absence de perspectives dans leur pays qui pousse les personnages à accepter des conditions de travail indigne, rendues elles-mêmes possibles par la stratégie capitaliste.
Mais, au bout du compte, c’est le patriarcat qui fait tenir l’édifice. En l’occurrence, une situation dans laquelle des femmes isolées, étrangères, ne maîtrisant pas la langue, et ayant charge de famille, se retrouvent face à des hommes qui évoluent en terrain connu et maîtrisent tous les rouages du système : ils savent qu’elles n’oseront pas (et ne pourront pas se permettre de) se plaindre de cette forme d’esclavage moderne. Ils savent qu’il leur sera presque impossible de porter plainte pour les viols dont elles sont victimes. Et ils savent enfin que, si cela arrive, ils pourront les accuser de s’être prostituées volontairement.
Dans tous les cas de figure, ce sont elles qui ont le plus à perdre. Leur peur (des représailles ou du qu’en dira-t-on), leur isolement social et culturel et leur dépendance économique se retournent contre elles, et font office de double peine.
Reste la sororité

La réalisatrice met au service de son récit, inspiré d’histoires réelles, une mise en scène documentaire qui se veut volontairement très incarnée, presque démonstrative.
La caméra suit Hasna qui est en perpétuel mouvement (au sens propre : dans les travées de l’exploitation ou dans les rues de la ville ; au sens figuré : l’esprit incapable de trouver le repos) s’attarde sur une fraise cadrée en plan rapprochée, revient sur un visage, repart sur un autre. Elle accompagne de l’intérieur la tragédie qui se noue, désireuse (parfois trop) d’emporter à la fois l’adhésion et la sympathie du spectateur.
On ne sera donc pas surpris par la tournure que prend l’intrigue, entre thriller psychologique et film de procès dont le dénouement ramène plus simplement à la notion de sororité, valeur toute puissante face à une justice défaillante et des relents de colonialisme jusque dans le rang de leurs défenseurs.
Bafouées, accusées, acculées, les personnages ont résisté ensemble, se sont réapproprié leur voix et leur histoire. C’est un premier pas, une première victoire. La trajectoire personnelle de Hasan en est le symbole le plus évident. Individualiste, autocentrée, toute entière concentrée dans son but (retrouver son fils) et incapable de concilier cela avec un minimum d’empathie, elle comble finalement la distance qui la ramène dans le collectif, avec les autres, ouverte à d’autres combats, d’autres souffrances que la sienne. Le film, qui ne fait pas spécialement dans l’angélisme, le dit en filigrane : la seule victoire certaine dans cet univers où les dés sont pipés, c’est celle-là.
Fiche technique
Les fraises (La Más Dulce)
Cannes 2026. Un certain regard.
Réalisation : Laïla Marrakchi
Scénario : Laïla Marrakchi, Delphine Agut
Image : Tristan Galand
Distribution : Jour2fête
Avec Nisrin Erradi, Hajar Graigaa, Hind Braik, Fatima Attif, Itsaso Arana...
