Cannes 2026 | L’abandon : un hommage bancal à Samuel Paty

Cannes 2026 | L’abandon : un hommage bancal à Samuel Paty

Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’Histoire-Géographie, est assassiné à la sortie de son collège. À la lumière des enquêtes et des procès, ce film revient sur ses onze derniers jours, et l’engrenage qui a conduit à sa mort tragique.

Il est toujours compliqué de transposer au cinéma une histoire traumatisante récente. L’assassinat de Samuel Paty, il y a six ans, a été un choc par sa violence barbare, par son symbole (enseignant en histoire-géographie) et par son motif (atteinte aux valeurs de la République).

Cette « fatwa » contre lui a entraîné un procès dont l’appel s’est conclu il y a deux mois : pour association de malfaiteurs terroriste, le père a écopé de 10 ans de prison, et le commanditaire moral à 15 ans de réclusion criminelle (il se pourvoit en cassation). La jeune collégienne qui est à l’origine de cette tragédie a été condamnée à 18 mois de sursis probatoire pour dénonciation calomnieuse.

Comment le cinéma peut raconter cet engrenage alimenté par un mensonge, d’infimes maladresses, quelques failles systémiques et une bureaucratie incapable de gérer l’urgence?

Vincent Garenq se concentre sur les onze jours entre le cours d’instruction civique et la mort du professeur. De manière très pédagogique, le réalisateur tente de montrer la mécanique infernale qui s’enclenche – réseaux sociaux, communautarisme, etc. Il n’y a pas de tension dramaturgique particulière (sauf si on ignore les événements) et à tout vouloir expliquer, le film s’empêche de porter un regard dramatique, préférant opter pour un récit didactique, se concluant par un dialogue final digne d’un résumé littéraire de troisième. Le film voulant bouclant tous ses arcs narratifs, s’étire. Mais on a déjà décroché depuis qu’il a viré à l’obscénité avec un plan aussi inutile que grossier sur la victime décapitée (sous les yeux d’une gamine) puis le meurtre de l’assassin. Grossier.

Un devoir appliqué

Pourtant, le réalisateur a su avancer sur des œufs jusqu’à ce moment là. Précautionneux, L’abandon montre tous les points de vue, des plus dérangeants aux plus attachants. On comprend la difficulté d’enseigner dans un monde où on ne tolère par l’insolence et l’irrespect de dessinateurs mais où des élèves revendiquent cette même insolence et ce même irrespect à l’égard des professeurs.

Au moins, à travers cette fiction hybride, le spectateur peut voir, écouter, comprendre toutes les pièces de ce puzzle. Des profs discordants, une hiérarchie dépassée, des manipulations idéologiques et mentales, des désaccords entre parents d’élèves, un administration obèse et invisible (masquée par ses acronymes).

Aussi juste soit l’hommage, cela ne fait pas un film de cinéma. Antoine Reinartz, de plus en plus fragile au fil du récit, et Emmanuelle Bercot, formidable directrice de collège au bord du craquage, ont beau être impeccables pour incarner dignement leur personnage, le scénario est trop scolaire pour nous surprendre. Tellement appliqué que l’émotion reste bloquée. Et ce n’est pas par effroi. Mais plutôt parce que tout cela est froid. Sans doute parce qu’on essaie de nous montrer un rapport de forces qui s’avère au final déséquilibré : la République (éducation, police, justice, etc) versus une niche radicalisée (réseaux sociaux, intégrisme, entrisme). Au final, celui que le film abandonne c’est bien le personnage de Samuel Paty, dont on esquisse seulement quelques moments pour saisir son désarroi et sa détresse.

« Quiconque tue une âme (…), c’est comme s’il avait tué l’humanité entière… »

Tel qu’il est raconté, L’abandon porte très mal son titre. Si le film décrypte ce basculement dans l’horreur, on ne constate pas vraiment d’abandon. Des dysfonctionnements, des lâchetés, des peurs, des naïvetés. Mais à l’exception de deux enseignants de l’établissement et de la mauvaise évaluation des risques par les services de renseignement, Paty est constamment soutenu par sa direction, par plusieurs élèves et leurs parents, même ceux de confession musulmane et par une administration qui suit ses protocoles.

Et c’est bien là le vrai problème : la menace est une ombre insaisissable, presque invisible, qui peut frapper au coin de la rue malgré l’ultra-sécurisation de notre société. Il ne s’agit pas d’abandon mais d’impuissance et, parfois, d’incompétence.

Et si l’on compare à d’autres films qui évoquent le même harcèlement / diffamation / menaces sur un enseignant – L’Innocence de Hirokazu Kore-eda, La Salle des profs de İlker Çatak, Pas de vagues de Teddy Lussi-Modeste ou Amal : un esprit libre de Jawad Rhalib -, L’abandon souffre surtout d’un traitement cinématographique trop banal pour nous révolter comme il le devrait.

L'abandon
Festival de Cannes 2026 - Hors-compétition
1h40
Sortie en salles le 13 mai 2026
Réalisation : Vincent Garenq
Scénario : Vincent Garenq et Alexis Kebbas, en collaboration avec Mickaëlle Paty, d'après le livre Les Derniers Jours de Samuel Paty de Stéphane Simon[2]
Musique : Nicolas Errèra
Image : Renaud Chassaing
Distribution : UGC
Avec Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot, Nedjim Bouizzoul, Emma Boumali, Azize Kabouche, Marie-Sohna Condé, Mounira Barbouch...