Cannes 2026 | Quelques jours à Nagi : Kōji Fukada, sculpteur des âmes solitaires

Cannes 2026 | Quelques jours à Nagi : Kōji Fukada, sculpteur des âmes solitaires

Après un quart de siècle de carrière, Kōji Fukada arrive en compétition pour la première fois avec Quelques jours à Nagi. Nagi, bled perdu au sud du Japon, est la patrie de Naruto, et réputée aussi bien pour son bœuf que pour son musée d’art contemporain.

Fukada isole ainsi ses personnages pour une forme de catharsis personnelle où ils se confrontent à eux-mêmes et aux autres. Il n’y a pas grand chose d’autre à faire. Ce récit sentimental construit ses fondations dans l’art du portrait. Celui des protagonistes qu’on découvre peu à peu. Et surtout lors des séances de sculpture – croquis, glaise, bois – qui permettent aux deux amies de révéler leur intimité, leur intériorité et finalement leurs aspirations. Comme le dit la sculptrice, le dialogue lui permet de mieux saisir la vérité du modèle. L’art – qu’il s’agisse de ces sculptures ou des œuvres du musée – devient ainsi le révélateur de notre inconscient ou de nos tourments. D’où, ici, l’importance de la parole et de l’écoute.

Pointillisme

Or, les personnages nagent en plein doutes. Leurs désirs sont contrariés, leurs envies empêchées. Certes, Fukada a tendance à vouloir être trop démonstratif. Mais il propose aussi quelques jolies nuances grâce à une mise en scène subtile et moins classique qu’il n’y parait, composée de plans larges qui les noient dans leur décor. À l’image du personnage de la sculptrice, tout semble bienveillante, alors que l’on devine une personnalité passive-agressive qui couve en elle. La mise en scène suit ce principe : sage en apparence, mais plus audacieuse et libre à y regarder de plus près.

« J’ai toujours préféré les belles voix aux belles gueules. »

Toute l’œuvre du cinéaste tend à vouloir bousculer subrepticement les fondements de la culture japonaise en se penchant sur les exclus : ici un père veuf, une femme divorcée sans enfant, deux garçons fusionnels, une homosexuelle célibataire… Le sexe et ses fantasmes ainsi que l’orientation sexuelle prennent beaucoup d’importance dans l’histoire, alors même que le sujet est tabou dans ce pays. Fukada fait preuve de délicatesse, parfois de provocation. Et c’est aussi là qu’on sent le grand film qu’il aurait pu être s’il avait osé la transgression. Tout juste le film peut apparaître à certains comme subversif. Ainsi, le jeune couple de garçons ne parvient pas à incarner leur attirance et la découverte de leur amour. Si bien que cette partie du scénario ne réussit pas à exister alors qu’elle en occupe une grande place. Au mieux, ces deux immatures, qui rêvent de vivre leur union comme bon leur semble, réveille les adultes paumés, incapables de communiquer leur amour, anesthésiés par leurs désillusions romantiques passées.

Conformisme

On comprend bien que les conventions et le conformisme japonais contraignent les personnages à rester dans ces non-dits, ces réprimandes à voix basse, et ces échanges étouffés. À l’image de la jeune architecte tokyoïte, assurément progressiste dans ses idées, et qui est rapidement choquée par quelques révélations pourtant sincères. Elle renvoie l’image d’un film plus conservateur qu’il n’en a l’air. Une œuvre trop polie, dans les deux sens du terme, pour donner un sens à toutes ces révélations qui ponctuent le film.

« Il faudrait comprendre des gens qui ne veulent pas comprendre? »

D’où cette impression de douceur et de lenteur, notamment dans le premier tiers, avant que quelques éléments ne le fassent légèrement dérailler. Zen restons zen. Or la vie n’est pas sereine quand des exercices militaires à proximité rappellent les guerres qui sévissent, quand des vaches s’échappent de l’étable, qu’un parent est muté, ou qu’une défunte revient sous la forme d’un fantôme. Fukada laisse les choses s’installer, par petites touches. On découvrira finalement le tableau d’une société patriarcale, engoncée dans ses traditions. Quelques jours à Nagi est un joli manifeste pour la liberté des femmes et leur émancipation, mais aussi la dénonciation d’un système aliénant.

De cet univers feutré et gracieux, on retient surtout une belle ode à l’amitié. Ces cœurs à vif, blessés, sont disséqués au fil d’un récit aussi subtil qu’ordinaire. Il fait l’éloge de ces âmes résiliantes, plutôt que de les juger. Leurs vies ne sont pas ratées, mais simplement différentes, voire divergentes par rapport aux normes de la société. Quelques jours à Nagi soude ainsi un groupe hétérogène, rassemblant, à défaut de les unir, des solitudes qui ne se plaignent pas.

Quelques jours à Nagi
Festival de Cannes 2026. Compétition.
1h50
Sortie en salles le 7 octobre 2026
Réalisation : Kōji Fukada
Scénario : Kōji Fukada d'après la pièce Tōkyō Notes d'Oriza Hirata[1]
Image : Hidetoshi Shinomiya
Musique : Pei Chin Lee
Distribution : Art House
Avec Takako Matsu, Shizuka Ishibashi, Kenichi Matsuyama, Kawaguchi Waku, Kiyora Fujiwara...