Cannes 2026 | Soudain : « prenez bien soin de vous » selon Ryūsuke Hamaguchi

Cannes 2026 | Soudain : « prenez bien soin de vous » selon Ryūsuke Hamaguchi

Directrice d’un établissement pour personnes âgées, Marie-Lou tente d’y instaurer une philosophie de soins innovante basée sur l’écoute et la dignité des résidents, malgré la réticence d’une partie de ses équipes. Sa rencontre avec Mari, une metteuse en scène japonaise qui se bat contre un cancer, va bouleverser sa trajectoire. En nouant une amitié profonde, les deux femmes engagent ensemble un combat pour “rendre possible l’impossible”.

Trois ans après, Le mal n’existe pas et cinq ans après Drive my car, Ryūsuke Hamaguchi s’aventure hors du Japon pour ce Soudain parisien. Lost in translation? Pas tout à fait car le film, très ample par sa durée, ne trahit pas l’immense talent du metteur en scène. On reste surpris par le sujet abordé, très loin de ses grandes œuvres passées, et particulièrement par l’absence de mystère et de spiritualité qui infusaient dans des récits plus ou moins mélodramatiques. C’est, de loin, son film le plus engagé idéologiquement. Comme s’il avait senti une urgence à défendre un mode de vie alternatif, un rapport aux autres différent alors que le monde s’écroule et que la terre s’effondre.

Soudain est un drame concret. Il flirte même avec l’approche d’une Naomi Kawase dans son aspect hybride entre documentaire et fiction. Le drame bascule ainsi du quotidien le plus ordinaire aux réflexions philosophiques et littéraires, de la gravité qui rode autour de la maladie et de la mort à la légèreté presque fantaisiste de relations humaines improbables. Parfois le burlesque surgit. Car si tout y est très ordonné en apparence, tout se dérègle subrepticement. En voyant ce jeune autiste japonais débarquer dans le film, un peu artificiellement certes, ou ce Léo, beau chat blanc qui devient résident permanent de l’Ehpad, on comprend qu’il va insuffler un peu de désordre et même de chaos dans cette histoire.

« Les gens bien-portants sont-ils bien vivants? »

Soudain suit une directrice d’un Ehpad privé, style Montessori du 4e âge, qui frôle le burnout à force de se battre sur tous les fronts : une direction qui veut davantage de profits, un clan d’infirmières qui est surchargée de travail, des équipes qui ne comprennent pas son projet d’humanitude, une vie privée inexistante…

La société du « care » (prendre soin), qui fut très à la mode dans les réflexions politiques du début des années 2010, revient ainsi en force à travers ce concept d’humanitude vanté par le personnage de Virginie Efira. Regarder le malade dans les yeux, ne pas l’agresser physiquement ou vocalement, être patient, les faire bouger et tenir debout (verticalité de l’être) plutôt que de les laisser allonger ou immobile. Ces pertes sont encore vivants. Ils sont ailleurs (perte d’autonomie, alzheimer), leur vie passée a perdu toute valeurs. Mais ils sont encore vivants. Parmi nous.

Toute la mise en scène tend vers cet idéal : la rencontre entre ces « enfermés » et le monde extérieur. Malgré le huis-clos, l’ouverture va s’opérer en laissant les portes ouvertes de l’établissement. C’est un aspect passionnant du film : le soin qu’on peut apporter à l’autre, fut-il « fou », ce traité très précis du parcours médical.

« Il y a de la folie en chacun de nous. »

Cela ne suffirait pas à en faire un récit quasi romanesque. Très long, et même inégal à cause de quelques mollesses et paresses scénaristiques, Soudain force laborieusement son propos au point d’en oublier parfois sa dramaturgie. Mais Hamaguchi laisse aussi du temps pour déployer son histoire. L’habile découpage rythme des séquences très étirées : une courte pièce de théâtre japonaise sur l’hôpital psychiatrique italien, des conversations (essentielles dans son cinéma) au bord de la Seine ou dans un réfectoire, une séance de massage et de réflexologie qui remet le corps au centre, des réunions professionnelles houleuses…

Car le cinéaste, pour maintenir l’attention du spectateur, multiplie les formes de discours : la parole a toujours été un élément majeur de son cinéma. Ici elle envahit l’espace. Rhétorique, théâtrale, intime, médicale. Elle s’étale dans des ateliers en groupe, une confession, un texte dramaturgique (« de près, personne n’est normal »), une leçon politico-économique pour les Nuls dessinée sur un tableau blanc, des explications en tous genres, une correspondance sms et ses emojis, une visio, ou tout simplement des conversations.

Reste que dans ses précédents films, la parole libérait les relations humaines. Ici elle n’est souvent que dialectique, politique et réflexion. Tout est clairement expliqué jusqu’à sa « morale ». Étrangement dans cet univers rongé par la maladie et la folie, le film paraît trop perfectionniste pour qu’il y ait un grain (dans l’image comme dans la narration). Soudain est très épuré, cadré à la perfection (que ce soit les arrières plans ou les gros plans), la lumière presque trop éclatante. Aucune zone d’ombre, rien n’est sombre. Même dans la nuit la lune brille de mille feux. Sans doute voulait-il sur-signifier sa vision utopique.

« Je me suis bien amusé. Pourquoi vouloir plus que ces instants. »

Il y parvient davantage en brisant les idées préconçues. L’intrusion de la folie, du handicap, des maladies (dégénératives) dans la vie ordinaire semble banale. Tout comme la solidarité et la proximité. Il ne filme jamais la mort, préférant la vie. De même si la mémoire a disparu, si le cognitif dégénère, les corps sont bien présents : ceux qui sont lavés, soignés, ceux qui se promènent, qui sont massés, qui se touchent. tant que le corps dicte sa loi, l’esprit est toujours là. C’est ce soin, ce « care », qui émeut le plus. Il rend à ces âmes oubliées leur dignité, avec respect.

Parallèlement, il dénonce une société qui veut les cacher, qui ne cherche pas à les faire vivre humainement. Soudain est une critique acerbe du capitalisme. En effet, toute une partie du film repose ce capitalisme qui s’autodévore, en provoquant une baisse démographique (moins d’enfants, plus de vieux) parce qu’il a préempter la nature comme le temps libre et menace la démocratie. C’est sans doute trop didactique, Cela dure le temps que le café coule (beauté de l’idée). Et ça convaincra peut-être ceux qui croient encore aux vertus du libéralisme financier et à l’individualisme…

Yin et Yang

Le film prône l’exact inverse. Au point d’apparaître un peu naïf. « L’impossible est impossible. Jusqu’à ce qu’il soit possible. » On aimerait y croire mais, comme quasiment tout le monde semble d’accord dans ce film (hormis la cheffe des infirmières qui maugréé en permanence), la démonstration manque de punch. Notre cognitif est davantage stimulé par la réalisation et le portrait de deux femmes (sans enfants), filmées comme deux sœurs presque jumelles, et en tout cas complémentaires comme ce yin et ce yang qu’elles forment quand elles s’enlacent. Elles se comprennent, se consolent, se confient.

C’est là que réside le trésor caché de cette œuvre aussi claire que complexe. Non pas la sororité – mot galvaudé de nos jours – mais bien la beauté d’une rencontre fortuite qui produit une énergie positive et constructive alors que ces deux femmes sont très différentes. En se parlant aussi bien en français qu’en japonais, ce qui accentue encore plus l’hybridité du film, Hamaguchi rapproche de deux visions a priori éloignées par leur culture et leur parcours pour aboutir à une idéologie commune fondée sur l’humanité. Ode à la vie qui vaut d’être vécue, Soudain clame son envie de communier ensemble et de se réapproprier le temps, la nature et les relations humaines, en effaçant les rancœurs et en ouvrant le cœur. Alors « si vous voyez des pieds disponibles : massez-les !»

Soudain (Kyū ni guai ga waruku naru)
Festival de Cannes 2026. Compétition.
3h16
Sortie en salles le 12 août 2026
Réalisation : Ryūsuke Hamaguchi
Scénario : Ryūsuke Hamaguchi, Léa Le Dimna d'après le livre documentaire éponyme de Maoko Miyano et Maho Isono
Image : Alan Guichaoua
Musique : Samuel Andreyev
Distribution : Diaphana
Avec Virginie Efira, Tao Okamoto, Kyōzō Nagatsuka, Kodai Kurosaki, Marie Bunel, Jean-Charles Clichet, Gabriel Dahmani, Héloïse Janjaud...