
Une histoire de famille, de gangsters et de conflits de loyauté dans le New York des années 80 : avec Paper Tiger, James Gray revient à ce qu’il sait le mieux faire, et renoue avec la veine de son cinéma qui nous avait manqué, entre polar nerveux et chronique familiale nostalgique. Son personnage principal, Irwin (Miles Teller), est un ingénieur un peu falot qui vit dans le Queens avec sa femme (Scarlett Johansson) et ses deux fils. Son existence tranquille bascule lorsque son frère, le flamboyant Gary (Adam Driver), lui propose de s’associer à lui pour drainer de juteux contrats de conseil auprès d’une société russe mafieuse, et que sa famille devient la cible d’hommes de mains violents et déterminés. Ce qui avait commencé sur un ton de comédie vintage flirte alors avec le drame crépusculaire, avant de basculer dans la tragédie.
Sur ce terrain, qui lui est familier par ses thématiques comme par son ancrage urbain et sociologique (New York, la police d’un côté, la mafia de l’autre), le cinéaste ne prend aucun risque, déroulant un récit bien huilé et une narration sans grosse surprise. Est-ce par paresse ? L’aspect le plus faible réside paradoxalement dans la caractérisation des personnages, qui sont des stéréotypes ambulants : le “bon” père de famille, le “flambeur”, la parfaite ménagère… C’est d’ailleurs le rôle féminin, incarné par Scarlett Johansson, qui pose le plus de questions. Le film se passe en 1986 et elle semble pourtant une caricature de femme au foyer directement sortie des publicités du début des années 50. Par ailleurs, sans doute faudrait-il arrêter d’instrumentaliser le cancer, qui sert ici de simple ressort dramatique pour expliquer le comportement du personnage.
Démonstration formelle

En revanche, là où James Gray excelle, c’est évidemment dans un registre formel qui prend – par moments – des accents de démonstration de mise en scène. Il y a par exemple au cœur du film une séquence de suspense qui passe par le son (des bruits étouffés au rez-de-chaussée d’une maison) et les ombres sur le mur (celles du père de famille et du fusil qu’il brandit pour défendre les siens). Le travail sur les ombres portées est admirable d’élégance et de force dramatique, stylisant une scène particulièrement banale dans l’imaginaire cinématographique, et la rendant à la fois plus inquiétante et immédiatement iconique. D’autant que la manière dont les intrus sèment la terreur ajoute une part d’étrangeté et d’angoisse, faisant s’effondrer l’idée qu’il soit possible d’être en sécurité quelque part.
Plus tard, c’est une poursuite dans un champ de maïs qui s’amuse des codes du genre, avec un jeu sur l’effet camouflage des feuillages, et du sang qui gicle et dégouline sur la végétation, tandis que les moteurs d’avion couvrent les détonations. Une explosion de violence brève mais rendue presque bucolique par le décor qui lorgne du côté de La Mort aux trousses, excusez du peu. À un autre moment encore, l’un des protagonistes téléphone dans une usine, assourdi par le vacarme des machines. Vacarme qui se prolonge dans le contrechamps de la scène, et suit l’interlocuteur même après qu’il a raccroché. On sent, ici, une sensation de contamination irrationnelle, impossible à arrêter.
Transmission
Sur le plan psychologique, le cinéaste reprend des motifs qui habitent son œuvre jusqu’à l’obsession, à l’image du duo de frères que tout semble opposer, et qui sont liés par un mélange de complicité aimante et de rivalité larvée. Irwin admire Gary (qui est de loin le personnage le plus intéressant du film, plus complexe que le portrait brossé un peu rapidement de lui au début du récit) mais est également jaloux de son aura et de sa réussite. Celui qu’on nous présente comme un séducteur un peu superficiel gagne en profondeur au fur et à mesure des scènes jusqu’à devenir une figure de l’intégrité et de la loyauté sacrificielle, valeurs fondamentales de l’oeuvre de Gray.
La relation entre les deux frères, elle, évolue, leur rapport de force en venant brutalement à se renverser. Irwin se détache émotionnellement de ce frère qui l’a déçu (réagissant avec une injustice criante à la situation – injustice dont il avait précisément besoin pour rompre le lien), mais passe symboliquement le flambeau à ses fils, à travers sa tirade finale, bien trop appuyée et même carrément mièvre, mais qui exprime l’idée de ce lien indéfectible, tout en cherchant à l’assoir, lui, pour la première fois, non plus comme un frère, mais comme un père qui a enfin trouvé sa propre place dans le monde. Comme toujours chez le cinéaste, et dans la lignée du grand théâtre classique, la famille est un lieu ambivalent qui ne parvient pas toujours à protéger ses membres du danger, surtout lorsqu’il s’agit d’un danger qu’elle a elle-même engendré. Mais dans Paper tiger, l’espoir repose désormais sur la génération suivante : ce sont aux deux fils d’Irwin de décider s’ils reproduiront l’éternel schéma d’Abel et Caïn, ou s’ils inventeront – enfin – une autre manière d’être frères.
Paper tiger
Festival de Cannes 2026. Compétition.
1h55
Réalisation et scénario : James Gray
Image : Joaquín Baca-Asay
Distribution : SND
Avec Adam Driver, Scarlett Johansson, Miles Teller...
