Cannes 2026 | Notre salut d’Emmanuel Marre : l’aveuglement ordinaire

Cannes 2026 | Notre salut d’Emmanuel Marre : l’aveuglement ordinaire

Emmanuel Marre dépoussière le film historique en imaginant le parcours de son arrière-grand-père Henri Marre qui fut un collaborateur du régime de Vichy. Il s’appuie à la fois sur la connaissance qu’à le spectateur de la période historique, ce qui lui permet d’éviter la recontextualisation des événements, et sur une partie de la correspondance entre Henri et son épouse, qui apporte une grille de lecture intime au récit, et offre un aperçu précieux des sentiments intérieurs qui les animent.

C’est d’abord par la force d’une mise en scène véritablement virtuose que le cinéaste introduit son personnage : lors d’un plan immersif mémorable, on le découvre au cœur d’une soirée mondaine dans laquelle il semble immédiatement ne pas être à sa place. Cela tient à la manière qu’a la camera de le saisir en retrait du groupe, isolé au milieu des autres, ou sur le bord du cadre. Il semble falot et maladroit, presqu’à contretemps dans ses interventions : son zèle pétainiste taxé d’opportunisme, sa haine anti-allemande affichée, qui va à l’encontre de l’ambiance générale. Par la même occasion, la séquence plante aussi le décor : nous sommes juste après la débâcle, dans les premiers temps du nouveau régime. Pour la classe politique et les élites, tout est à réinventer. Et, logiquement, dans ce milieu nostalgique de l’Empire, la collaboration est envisagée avec une certaine forme de sérénité. 

Approche volontairement documentaire

Le personnage, lui, fait l’effet d’un représentant de commerce qui cherche à se placer autant qu’à promouvoir son livre, Notre salut, un traité qui vante de nouvelles methodes d’organisation du travail qu’il nomme management. En apparence dépourvu du moindre amour propre (il en déborde au contraire, mais doit se montrer prêt à tout pour s’élever), et aux abois, Henri mendie un poste, n’importe lequel, pour lequel il s’avère prêt à tout. Lors de cette première soirée, une petite phrase cruelle résume ce qu’il inspire aux autres : « aucune chance qu’il vous arrive quoi que ce soit d’exceptionnel » prophétise un homme qui prétend lire dans les lignes de la main. Et pourtant, à force de se démener, il décroche un poste au Commissariat à la Lutte Contre le Chômage et se voit confier une once de pouvoir qu’il met immédiatement à profit pour mettre en oeuvre ses convictions personnelles.

Emmanuel Marre adopte une approche formelle volontairement documentaire pour donner une intensité bienvenue à cette fresque qui nous immerge dans la période de Vichy et donne le sentiment de raconter l’Histoire au présent, au même rythme que les protagonistes qui ignorent de quel côté va tourner le vent. Cela permet au cinéaste de faire surgir parfois le contemporain au milieu de la grande Histoire, comme lorsque l’un des interlocuteurs d’Henri s’en prend aux « élites », ou qu’il est question d’empêcher les chômeurs de refuser plus de deux propositions de travail. Il se produit l’impression vertigineuse d’assister aux échanges de technocrates du 21e siècle. La musique, à plusieurs reprises volontairement anachronique, brouille également la frontière entre les époques, en plus de faire surgir une incongruité et un décalage joyeux et revigorants. Le film fourmille ainsi de mille petites idées d’écriture ou de mise en scène qui tranchent avec le traditionnel film historique (souvent très balisé) pour élever Notre salut au rang de manifeste pop assumé et résolument moderne, malgré la dimension dramatique de son propos. 

Portrait d’un homme aveuglé

À travers l’histoire de son ancêtre, le cinéaste dépeint un petit fonctionnaire archétypal, comme Vichy devait en compter des milliers. Un homme sans envergure, obsédé par les questions d’organisation et les statistiques, et plus sensible aux principes administratifs qu’à la souffrance de ses semblables. Tout empli du sentiment de sa puissance – même si elle se résume à obéir servilement aux ordres –  il reste étranger à tout sentiment d’humanité. Il est ainsi capable de venir en aide à l’un des ses assistants juifs, mais ne fait preuve d’aucune compassion envers des familles entières jetées dans des wagons à bestiaux sans eau ni nourriture.

Sans jamais se départir de son approche romanesque, Emmanuel Marre décortique la mécanique bien huilée d’un aveuglement qui contourne les digues morales les unes après les autres, étape par étape, micro-tâche par micro-tâche, d’assouplissement en concession, de compromission en complicité. Le film construit ainsi par petites touches le portrait d’un homme qui a tort, et, qui, même lorsque l’évidence le rattrape, s’entête dans sa vision du monde.

Swann Arlaud interprète ce personnage ambivalent avec un mélange de conviction et d’effacement, qui le fait osciller entre le prosélytisme servile et le grotesque. Deux scènes restent dans les esprits : cette chorégraphie totalement décalée sur le tube international Pop Corn, à laquelle il finit par participer, sous le poids de la pression sociale, et cette interminable séquence durant laquelle il vérifie que ses employés crient « Vive le maréchal » avec la conviction nécessaire, en prévision de la venue de Pétain. Deux visages (parmi d’autres) d’un même homme, qui participent à montrer sans manichéisme la complexité de ces serviteurs de Vichy, sans tomber non plus dans la caricature du « monstre » qui serait aussi un « bon père de famille ». Chez Henri Marre, les zones d’ombre ne manquent pas, et s’assemblent même pour donner à voir comment se constitue un système, et de quelles forces, quels idéaux et quels mal-êtres – individuels comme collectifs – il se nourrit.

Fiche technique
Notre salut d’Emmanuel Marre (2026)
Avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Harpo Guit, Mathieu Perotto...
- Compétition -