56 ans, c’est trop jeune pour mourir. Marjane Satrapi est « morte de tristesse un peu plus d’un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie« , a-t-on appris par un communiqué publié par ses proches. Depuis la disparition de son époux, l’autrice-réalisatrice née Marjane Ebrahimi vivait une grave dépression. Tout juste a-t-elle donné quelques nouvelles quand son Iran natal s’embrasait cet hiver et quand elle a annoncé la création de la Fondation pour le cinéma Mattias et Marjane Ripa-Satrapi à l’Académie des Beaux-Arts en février dernier. Elle en était membre depuis 2024.
Marjane Satrapi était une femme qui était généreuse, joyeuse, entière, passionnée. Elle tutoyait allègrement. Son atelier près de la bien-nommée Place Voltaire à Paris était baigné de lumière. Elle a préféré baisser le rideau.
9e art
Née en Iran, elle est envoyée dès ses 14 ans en Autriche pour suivre ses études, loin du régime autoritaire et liberticide. De cette enfance à Téhéran, elle en fait un roman graphique, Persépolis, sublime épopée en noir et blanc, pleine d’ironie et de tendresse. Elle retourne dans son pays natal entre 1988 et 1994, pour étudier la communication visuelle à l’école des beaux-arts avant de s’installer en France où elle entre à l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg.
Marjane ce fut d’abord une autrice de bandes dessinées. Avec son écriture simple, engagée et intime, un trait épuré jouant sur les regards, chaque case est signifiante, existant par elle-même. Les quatre tomes de Persépolis sont récompensés dans le monde entier, et se vendent à plus d’un million d’exemplaires. Elle prolonge son aventure dans le 9e art avec Broderies et Poulet aux prumns, meilleur album au festival d’Angoulême.
7e art
Le cinéma l’appelle. Avec Vincent Paronnaud, elle adapte Persepolis, avec les voix de Chaira Mastroianni, Catherine Deneuve et Danielle Darrieux pour incarner les trois générations de femmes de sa famille. Le film d’animation est en compétition au Festival de Cannes en 2007, et reçoit le prix du jury. Suivront deux César, une nomination à l’Oscar. Et surtout 3 millions de spectateurs dans le monde!
Trois ans plus tard, elle transpose son autre album souvenirs d’Iran, Poulet aux prunes, toujours avec Vincent Paronnaud. Mais cette fois, ils se lancent dans une adaptation en prises de vues réelles, même si l’animation surgit à quelques moments. Ce très joli conte est en compétition à Venise.
On devine alors l’envie de la réalisatrice de voler de ses propres ailes, dans d’autres univers, cousin de l’univers de John Waters. Après une décennie à se souvenir de sa jeunesse et de ses origines, elle décide de rompre les amarres et d’écrire pour le cinéma. Cela donne la comédie déglinguée et punk La bande des Jotas. Avec son mari en partenaire de jeu, elle porte ce délire jusqu’au bout de l’absurde. Puis The Voices, film américain plus comique qu’horrifique sur un serial killer qui n’est autre que Ryan Reynolds (avant Deadpool). C’est un deuxième échec public consécutif pour elle, même si le film récolte les Prix du public et prix du Jury à Gérardmer.
3e art
Durant ses années 2010, Satrapi se console de ces flops avec la peinture, portée par des galeristes parisiens renommés. Des portraits de femmes, très colorés, qui séduisent les acheteurs.

Elle revient au cinéma en 2019 avec le biopic de Marie Curie, Radioactive, avec Rosamund Pike, Sam Riley et Anna Taylor-Joy. Quelques fulgurences cinématographiques donnent du relief à ce genre convenu : mais on comprend l’intention de la cinéaste, qui affirme son féminisme de plus en plus fort. Le film sort malheureusement au moment où la pandémie de Covid-19 va contraindre les salles de cinéma de fermer.
Pas de quoi s’apesantir sur son sort. Elle me confiait il y a onze ans : « Le mythe de l’écrivain maudit, pas compris, ne m’intéresse pas« . Pas plus celui de la peintre ou de la cinéaste.
En 2024, discrètement, son dernier film arrive sur les écrans, Paradis Paris, film choral autour de la mort, et énorme fiasco critique et public. Paradoxalement, Satrapi est davantage sous les feux de la rampe avec une tapisserie commandée par le ministère de la Culture. Elle compose un triptyque pour les Jeux Olympiques qui trônera Place de la Concorde. Elle est également couronnée cette année-là par le prestigieux Prix Princesse des Asturies dans la catégorie Communications et humanités.

5e art
Mais c’est encore et toujours l’Iran qui occupe son esprit. En 2023, elle coordonne le livre Femme vie liberté (dont elle dessine la couverture) en hommage aux Iraniennes qui se sont révoltées après la mort de Mahsa Amini. « L’art de la révolte est un combat quotidien ! » écrit-elle. Pas surprenant alors que l’artiste refuse la Légion d’honneur en 2025 parce qu’elle condamne « l’attitude hypocrite de la France vis-à-vis de l’Iran« . « Ce n’est en rien une action ou une pensée dirigée contre la France. Au contraire, j’aime profondément ce pays, qui est le mien » justifie-t-elle alors.
Déracinée, polyglotte, pluridisciplinaire, Marjane Satrapi était une passionnée de l’image. Elle n’a jamais cessé de dessiner. Elle essayait toujours de trouver le bon angle pour alléger la dureté d’un plan. « On ne peut s’apitoyer sur soi que quand nos malheurs sont encore soutenables… Une fois cette limite franchie, le seul moyen de supporter l’insupportable, c’est d’en rire« . Elle était aussi et avant tout une grande amoureuse. De la vie. De son homme. Sa disparition était si insoutenable qu’elle n’a plus voulu rire, ni même sourire, et a préféré mourir. Aussi, malgré notre tristesse, on espère qu’elle est de nouveau heureuse à ses côtés.
Pas d’adieux (elle détestait ça). Mais on se souvient de cette phrase d’Azraël, l’ange de la mort de Poulet aux prunes : « Je vais devoir affronter la mort un jour, que je le veuille ou non, mais j’espère qu’elle ressemblera à ma version. » Elle a choisit sa mise en scène, celle d’une femme, qui a aimé la vie, et surtout la liberté. Respect total.
