Rencontres d’Arles 2026 :  8 expos à découvrir

Rencontres d’Arles 2026 : 8 expos à découvrir

La curiosité est un joli défaut, surtout aux Rencontres d’Arles. Si cette année, il n’y a pas eu d’expos recevant l’unanimité ou s’imposant comme un grand souvenir de l’événement, quelques détours dans des salles plus ou moins grandes, plus ou moins valorisées méritaeint qu’on s’y arrête.

Julianknxx

Ce n’est pas dans le cadre des Rencontres, mais à la Fondation Luma (aux côtés de la fantastique série photographique peinte de Gerhard Richter ou des dessins géométriques de la regrettée Zaha Hadid). L’installation mélange le cinéma, la performance, la poésie, la musique et la sculpture. In Search of… Incredible, selon le dossier de presse, vise à transmettre, transformer et préserver. Peu importe d’ailleurs ce que la communication autour de l’œuvre raconte de manière abscons, il s’agit d’une des rares expositions arlésiennes où l’émotion et le ressenti nous saisissent. Il y a quelque chose de sensoriel à voir ces totems, ces objets ancestraux revisités. Mais ce sont surtout les deux films vidéos qui impressionnent. D’abord par leur esthétique : l’un dans un lumineux noir et blanc, avec ses chants comoriens, l’autre dans un sublime et sensuel corps-à-corps bleu nuit entre deux hommes.

Thato Toeba

Tout le monde peut-être Lucifer. Assemblage, collage, photomontage : l’artiste (et juriste) non binaire du Lesotho séduit par sa technique maitrisée et son message de lutte contre les dominations. Là aussi, une fois de plus à Arles, le travail artistique sert à déconstruire les récits coloniaux ou impérialistes grâce à la manipulation d’archives trouvées en dehors des institutions occidentales ou issues de photographes caucasiens. Une réappropriation du passé en 3D qui passe du petit format, véritables objets de curiosité passionnants, à un grand panneau découpé jouant avec les ombres et les trompe-l’œil. Manière de révéler les trous dans l’Histoire comme de dénoncer les récits imposés.

Bruno Boudjelal

On reste en Afrique. De Tanger au Cap, une traversée en couleurs qui, par manque de moyens, ne met pas forcément en valeur ce reportage humaniste attachant. Un regard sur l’Afrique qui n’a rien du cliché. On ressent l’énergie, le chaos, les empêchements (frontières fermées, routes inachevés). Un continent où les migrations se font aussi du nord au sud ou d’est en ouest. Des visages et des corps à l’instant T, en mouvement ou en pose. Une forme d’improvisation qui nous invite à un voyage dans des pays rarement vus en images (cinéma, photo, médias). Des gens qui vivent leurs plaisirs, leurs tristesses ou leurs espoirs, des décors nocturnes inhabités ou des moments captés, flous, comme les souvenirs.

Tokuko Ushioda

La japonaise Tokuko Ushioda présente deux séries. My Husband (1978-1985), journal intime assez banal du quotidien de sa jeune famille.  Et surtout l’épatante ICE BOX, série initiée il y a 45 ans. Soit des portraits de réfrigérateurs de différents foyers. On parle de frigos remplis à ras bord, de cuisines presque vintage, de gigantesques appareils électroménagers plus ou moins bien rangés. L’effet est perturbant : à la fois hypnotisant et intriguant. Que révèle notre réfrigérateur finalement? Ce qu’on mange? Comment on l’organise? De la même manière qu’on se perd dans cet amoncellement de nourritures et liquides, l’accumulation de photos de frigos autour de nous noient dans un vertige dont on conjure le sort par une hilarité salutaire.

R comme regarder

La photo est un élément essentiel dans la pédagogie. On comprend les images avant de savoir décrypter les mots. D’où l’importance des livres pour la jeunesse, et le rôle crucial de l’image dans ce domaine.En un siècle après les premiers livres photos pour la jeunesse, fictif ou éducatif, la qualité s’est améliorée, le formalisme a évolué. On note que ce sont souvent des femmes photographes qui ont contribué à illustrer ces livres. Il ne s’agit pas seulement d’animaux ou d’objets pour apprendre l’alphabet. Tout au long du parcours, on comprend aussi que notre regard sur les enfants a changé, que leur apprentissage a dicté de nouveaux styles. Et au passage, on peut admirer quelques beaux clichés ou illustrations de Robert Doisneau, Annette Messager, Sarah Moon, Jacques Prévert, Edward Steichen, Tomi Ungerer ou Ylla. Avec l’exposition sur les extra-terrestres, Arles tient là un deuxième angle éditorial singulier qui mériterait d’être davantage exploré.

L’image cannibale

Dans le lieu souvent le plus expérimental des Rencontres se croisent huit artistes qui évoquent le corps (nu) sous toutes ses formes. Comme la trentenaire Henriette Sabroe Ebbesen, médecin de formation, qui exhibe une femme avec un visage fragmenté et un corps déformé, dérangeant ainsi le dominant « male gaze ». Une image kaléidoscopique qui, par son collage, transforme le corps féminin en un imaginaire artificiel volontairement irréel. Eli Craven impressionne encore plus avec Living Anatomy, dont la forme hybride entre sculpture et photo ouvre de multiples dimensions à un même cliché. La réalité est alérée, obligeant le regard à se déplacer, et ainsi découvrir les multiples aspects d’un même cliché. Ici, c’est le corps masculin qui est isolé, fragmenté, érotique et soumis à une forme de censure libérant l’imaginaire. Enfin, Dune Verla préfère mixer l’archéologie à la photo. Elle ancre l’image sur des supports comme la céramique ou le marbre, et déconstruit une classique image de statue grecque en plusieurs morceaux qui pourraient être les pièces d’un fronton de temple antique. Rien n’est vrai. mais ce faux induit une perception étrange où passé et présent, photo et sculpture, corps d’hier et regard d’aujourd’hui se croisent harmonieusement.

The Swimmers

Il n’y a pas que le « In » dans les Rencontres d’Arles, il y a aussi le « Off ». Et puisqu’on parle de corps, il y a ceux de Jorge Perez Ortiz avec ses photographies de nageuses et de nageurs. Avec ou sans visages, saturées de couleurs, on admire la beauté de ces corps parfaits, à peine vêtus d’un maillot de bain, en pleine action dans l’eau ou en pause rafraîchissement, posant debout ou se regroupant pour la pose. Un projet photographique à long terme explorant la relation entre le corps, l’eau et la récupération qui tombe à pic en cas de grosses chaleurs.

Si tu traverses l’hiver

Toujours dans le « Off » mais cette fois place au froid. L’exposition d’Adrien Vautier, photoreporter au journal Le Monde, est sans aucun doute la plus intelligente de toutes. D’abord par le choix du lieu – l’Eglise Saint-Julien – qui répond parfaitement à sa série de photo sur la guerre en Ukraine, qu’il couvre depuis quatre ans. Comment raconter la guerre en Ukraine ? Par ceux qui la subissent, qui en souffrent, qui résistent. Les paysages et les villes sont dévastés. Les populations et les soldats ne perdent pas leur humanité. Et dans les dernières images, à l’hôpital, les victimes semblent des Christ descendus de leur croix, peints par El Greco. Après ce chemin de croix d’un peuple, avec sa floppée de martyrs, les images vont nous hanter. Reste la compassion de ceux qui enseignent, aident ou soignent. Cet hiver ne semble jamais finir.

Prix découverte Fondation Louis Roederer

La « scène » émergente du « In » propose huit jeunes photographes chaque année pour l’un des principaux prix remis à Arles. Des séries spectrales qui s’interrogent beaucoup sur l’identité et la nature. Magali Paulin, prix du jury, photographie dans un noir et blanc presque vétuste le Jardin d’agronomie tropicale, situé à l’extrémité est de Paris, dans le bois de Vincennes. Mallory Lowe Mpoka, prix du public et prix Madame Figaro, mixe photo et textile, tressage et broderie, où rites, transmissions, et mémoire se confondent. Ces deux artistes primées proposent des créations dans l’air du temps, avec des supports et matières hybrides et un sujet à chaque fois lié à une Histoire et des racines confisquées. Thèmes finalement traversés par toutes et tous ici : Phan Quang qui interroge la vérité en voilant des Vietnamiens ayant souffert de la guerre ; Jordan Beal, seul à utiliser l’intelligence artificielle pour ses polaroïds qui révèlent son passionnant travail saturé et chimique sur sa Martinique, ses paysages comme ses récits d’antan ; ou enfin, Souleymane Bachir Diaw qui utilise les photographies de famille pour interpréter l’espace familial où se construit notre personnalité. « Il explore tout particulièrement la manière dont les images et la mémoire participent à la transmission d’un modèle patriarcal, lequel continue d’abîmer et de fragiliser l’espace intime du soin souvent attribué à la mère » explique la présentation. Entre épure et distance, sa série enferme les corps, étouffe les visages masculins dans un élan pudique et méditatif. En plus d’être beau.

Prochain épisode : 6 « classiques ».