1935. Un motocycliste meurt sur une petite route anglaise. Il sera enterré sous les yeux de toute la haute société londonienne…
En Egypte, vers 1914, le très cultivé agent de l’Intelligence Service T.E. Lawrence est envoyé aurpès du prince Fayçal pour l’aider à se libérer du joug Ottoman.
Très vite, sa fascination pour le monde arabe se métamorphose en osmose avec le peuple. Il convainc le Prince, puis d’autres tribues, de prendre le port d’Aqaba par les terres et non par la mer. Cela exige une traversée dangereuse d’un des endroits les plus chauds du monde. Mais une fois Aqaba libérée, plus rien n’arrêtera la soif de pouvoir de « El Aurens ».
Sauf peut être sa répulsion de la violence meurtrière qui accompagne chacun de ses actes…
Lors de récentes interviews, Christopher Nolan a reconnu que Lawrence d’Arabie de David Lean avait été d’une forte influence pour la préparation de son film L’Odyssée. Il a analysé en détail la « subtile direction des ombres et la tonalité particulière du ciel » dans la scène d’apparition d’O’Toole depuis le désert. Tom Holland, qui joue Télémaque dans le film de Nolan, a confié qu’une projection d’une copie restaurée, avec le montage final voulu par Lean avant sa mort, avait eu lieu chez Sony, en présence de toute l’équipe. L’absence d’effets spéciaux, et le réalisme des décors comme des batailles qui vont avec, la dimension épique conjuguée au récit intime et psychologique, ont subjugué les interprètes. Il ressort le 29 juillet dans quelques salles françaises.
Le film est sorti fin 1962 au Royaume-Uni et au printemps 1963 en France où il attire 5,8 millions de spectateurs. L’époque était aux grandes épopées individuelles, comme Le Guépard. David Lean souhaitait transcender le destin d’un homme en le plongeant dans un conflit qui le dépasse nécessairement, au milieu d’un cadre qui réduit à l’Homme à peu de choses. Lawrence of Arabia est la quintessance du genre, atteignant une sorte de paroxysme avec ce duel entre un érudit anglais et le désert meurtrier, où se confrontent son humanisme et un opportunisme. Ce chef d’oeuvre, malgré son classicisme apparent, est ponctué d’audaces. Sous cet aspect lisse et vernis, David Lean dépeint la folie, les tourments, l’admiration, la mégalomanie, la frustration d’un homme dépassée par ses actes, surestimé ou sous évalué par ses pairs, transformé en légende.

Si on devait choisir un seul exemple, ce serait la scène de torture où Lawrence se fait prendre par les Turcs. Tout y est : son amour pour le sado-masochisme, son orientation sexuelle, sa répulsion à l’égard de ses origines et sa révélation qu’il ne pourra jamais être un arabe, son goût pour les décisions inconscientes et son obstination à dominer les autres…
Lawrence d’Arabie, outre son sujet extraordinaire, et ses acteurs parfaits dans leur rôles (avec deux découvertes du haut calibre : Peter O’Toole et Omar Sharif) est surtout un triptyque parfait : une grande histoire dans l’Histoire, une qualité artistique exceptionnelle et perfectionniste, un décor qui est un personnage en soi.
« – Major, je vais vous promouvoir Colonel!
– Je ne pense pas que ce soit une très bonne idée…«
Au delà de sa technicité parfaite, la réalisation de David Lean s’applique à nous évader sans nous perdre : le scénario est clair, il s’attarde sur la présentation des rôles, des enjeux. Il explique sans didactisme la vie d’un homme mythique d’ellipses en métaphores, tout en étant limpide sur la complexe diplomatie de l’époque, et les animosités de chacun. Le film se construit en deux temps : l’élévation du héros vers son mythe, puis la déconstruction de sa légende. Deux scènes de bataille traduisent ce binarisme : la prise audacieuse du port d’Aqaba puis le massacre de soldats turcs. La djellaba blanche de Lawrence, autrefois glorieuses est alors salie par le sang.
Voyage Voyage
À ce défi narratif, Lean y a répondu avec un montage ambitieux : près de quatre heures de film, de longs plans contemplatifs, des scènes d’action, et à chaque fois de l’espace pour les émotions. Il s’autorise surtout des séquences mémorables visuellement : la traversée du Sinaï, le champ de bataille après le massacre, … Le cinéaste joue les guides pour le spectateur, en oubliant la géographie, mais jamais la sensation laissée par l’environnement.
En cela, il est aidé par une direction artistique plus que parfaite. De la musique de Maurice Jarre au travail en amont de John Stoll, en passant par la photographie de Freddie Young (Mogambo, Ivanhoé, Le docteur Jivago), le film est techniquement irréprochable. On est transporté dans un autre univers, où la chaleur est visible et écrasante, où l’âme est l’égale de l’arme. À l’image de Peter O’Toole qui regarde son reflet sur un couteau (scène improvisée).

Evidemment, il a fallu filmer le désert, le sable, le soleil, les dunes rougeoyantes, les roches escarpées, l’absence d’eau et son désir. C’est un peu comme aller sur une autre planète… C’est d’ailleurs un voyage que le réalisateur propose, construisant quasiment tous ses mouvements de caméras de gauche à droite, vers une destination inconnue. Les images s’imprègnent à jamais. Et, comme les bédouins, on se demande combien de temps on peut supporter cette sécheresse, on souhaiterait presque ne voir que de la verdure… Lean piège le spectateur : la verdure est oubliée depuis le prologue en Angleterre. Font place les somptueux décors naturels de la Jordanie, du Maroc et de l’Andalousie.
Film d’influence
Les yeux bleus de Peter O’Toole percent l’écran. Et nous hypnotisent comme pour mieux nous séduire et nous laisser emporter par le mythe, plutôt que de s’attarder sur la controverse autour du réel Colonel Thomas Edward Lawrence. Comme le dit si bien Martin Scorsese, « Le personnage principal n’est pas Ben-Hur, ce n’est pas un saint. C’est un personnage qui, d’une certaine manière, semble tout droit sorti d’une série B. » Cela n’empêche pas les interrogations philosophiques, les visuels poétiques, les attaques sanglantes et les amitiés dénuées de racisme, quand elles ne sont pas empreintes de désirs. Peter O’Toole s’avère idoine pour ce rôle mêlant ambiguïté, esprit de conquête, héroïsme, masochisme, mégalomanie et mythomanie…
C’est un film paradoxalement physique (les paysages contraignants) et intellectuel (l’homme supérieur à la nature), humaniste (le dialogue entre les races, les religions, le respect des cultures et la décolonisation) et homicide (meurtres, tueries, charnier…). Il est à l’image de son personnage homonyme : contrasté et contradictoire.

David Lean a réussi une fresque philanthropique mais lucide. Avec un brin de cynisme sur la mentalité occidentale. Même si Lawrence se défendait d’être un héros, le septième art en a fait un immortel dont l’image flotte au dessus de vastes étendues de sables. Comme un mirage.
Ou comme ce montage indépassable quand la flamme d’une allumette sur laquelle on souffle laisse apparaître en un clin d’œil (un « cut ») ce lever de soleil inoubliable. Évoquant cette séquence comme « le plus grand miracle que j’aie jamais vu au cinéma », Steven Spielberg a vu le film lors de sa sortie et en est resté « stupéfait et sans voix », considérant ce film comme l’un des chefs d’œuvre du 7e art qui l’a poussé à la réalisation. Denis Villeneuve confie lui aussi ce basculement : « J’étais étudiant en cinéma à l’époque, et ce film a changé ma vie. C’est une véritable leçon de cinéma et il reste, de très loin, l’un de mes films préférés. » On le comprend en voyant le premier Dune, fortement inspiré par Laurence d’Arabie.
Le contexte historique
Le défi était pourtant insurmontable a priori. L’histoire de Lawrence d’Arabie traverse l’Egypte, l’Arabie Saoudite, la Syrie et la Jordanie. Durant la première guerre mondiale, le Colonel Lawrence arrive à soulever différentes tribus arabes contre les Turcs (Ottomans). Il n’y eut jamais de monde arabe unifié. Mais depuis 1516, les Ottomans arrivent à conquérir la péninsule arabique, l’Iraq, la Turquie, et de l’Egypte à l’Algérie. Le britannique est politiquement aidé par Hussein Ibn Ali et son fils Fayçal, au coeur de l’indépendance arabe durant la première moitié du siècle. Il prend le port d’Aqaba (Jordanie), par les terres, après avoir traversé tout le désert depuis Médine (Arabie Saoudite). En octobre 1918, il emporte Damas (Syrie), après d’innombrables attaques de chemins de fer coupant les voies d’accès aux ennemis. Fayçal deviendra d’abord Roi de Syrie avant d’être chassé par les français et d’être élu Roi d’Iraq plus tard.
À l’époque, Anglais et Français se disputent les mandats et territoires à gérer. De même, les Américains cherchaient l’exploitation du sol arabe pour le pétrole. C’est aussi le crépuscule de l’Empire Ottoman, qui le conduisit à massacrer le peuple Arménien. Les Turcs avaient contre eux la Russie, la France, la Grande Bretagne et l’Italie! En moins de 10 ans, la Turquie perd l’Arabie, la Syrie, la Palestine, Chypre et l’Iraq. Les différentes tribus prennent le pouvoir dans chacun des territoires.
L’empire Ottoman était étendu sur plus de 4.5 millions de kilomètres carrés, et peuplé de 42 millions d’habitants. Sans compter les territoires vassaux. C’est ainsi que sonne la fin d’un monde qui s’est construit depuis la prise de Constantinople en 1453 d’où est née la Renaissance.
Le tout coïncide avec la première Guerre Mondiale qui détruit l’Europe Occidentale. Raconter cela, même en 230 minutes (près de 4 heures), nécessite quelques raccourcis.
Un destin romanesque
Le film de David Lean commence avec la fin certaine d’une légende ambiguë. Une route de la campagne anglaise. Un épris de vitesse sur sa moto. Le soleil de mai 1935. Au bout de la route, la mort pour T.E. Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d’Arabie. Tout fut raconté autour de cet accident, d’un rendez-vous avec Hitler à un complot improbable…
Lawrence, qui se faisait appelé Shaw, avait été désenrôlé de la Royal Air Force. Ce corps sans importance fut transporté dans un banal hôpital militaire. Finalement il fut traité par les chirurgiens et médecins personnels du Roi d’Angleterre. Mais le 20 mai, le London Times titra : « Lawrence d’Arabie est mort« . Churchill assista aux obsèques.
« A mes yeux, il est l’un des êtres les plus extraordinaires de notre temps. Je ne vois personne qui lui arriverait à la cheville. Son nom survivra dans la littérature anglaise ; dans les légendes d’Arabie. » (Winston Churchill).
Shaw était un pseudonyme pour échapper à sa renommée, au harcèlement médiatique et aussi pour oublier son passé tourmenté. Mais c’est sous son vrai nom – Thomas Edward Lawrence – qu’il fut connu à travers le monde. Fils illégitime d’un baronnet irlandais (Thomas Chapman), éduqué à Oxford, homosexuel notoire, britannique mal dans sa peau, érudit, cultivé, arabophile, il deviendra le libérateur de Damas, le héros d’Aqaba, l’un des premiers décolonisateurs (du côté des colonisés), il fut calife d’un pays sans frontières, souverainsans couronne, faiseur de rois, et surtout, bizarrement instrument de son pays malgré lui. Sa personnalité était aussi explosive que les attaques qu’il guidait. Les bédouins et autres tribus arabes l’appelaient El Aurens. Il mangeait comme eux, s’habillait comme eux, prônaient l’égalité des peuples, se fâchait contre les rites coincés des anglais. Si bien que les Arabes ont le souvenir d’un frère d’armes qui permirent aux Arabes de reconquérir leurs terres; tandis que les anglais préfèrent retenir la Légende en soi. Au mythique se rajouta le romanesque, puis sa propre version dans ses Mémoires Les sept piliers de la sagesse.

Le personnage était un mélange d’égocentrisme, de narcissisme et d’altruisme, de besoin de notoriété et d’aspiration à être tranquille, de philosophe et de chef de guerre. Flamboyant et dur, sarcastique et séduisant, sado-maso et doux, discret et rebelle, cette personnalité contrastée et paradoxale ne l’ont pas aidé à effacer les bains de sang dont il fut responsable dans des moments de folie irrationnelle. Tout cela se retrouve dans le film, dans ce portrait dressé par le producteur, le réalisateur, le scénariste et l’acteur…
Un livre comme point de départ
Bizarrement, tout le monde reconnu une chose : que personne ne le connaissait vraiment. Pourtant, la légende prit une ampleur considérable après sa mort. Churchill était son ami. Il espérait lui donner un rôle à sa mesure à la menace de la guerre qui s’approchait. Son savoir sur l’Arabie était inestimable. A ces louanges politiques et populaires, il y eut aussi les échos négatifs. Il fut l’objet de scandales sensationnels, d’insultes (charlatan), … son paradoxe s’épaissit, l’énigme fut encore moins facile à expliquer. La controverse ne fit qu’augmenter sa popularité.

Même son livre, Les sept piliers de la sagesse, n’explique rien. Son récit de sa campagne dans le désert avait été écrit péniblement, et lui a causé de nombreux soucis. Après une première édition qui l’endetta prodigieusement, il fut obliger de publier une version « courte », Révolte dans le Désert, qui connu un franc succès. Une fois sa dette remboursée, il retira de la vente son livre, offrit le reste des recettes à des œuvres caritatives, et dénigra son propre ouvrage. Les 7 piliers de la sagesse ne devint un best-seller qu’après sa mort.
Ce sera aussi le pilier du film. Le livre se construit autour de l’action, ses différents faits guerriers, mais erre au milieu de réflexions philosophiques, de contemplations poétiques. Après le massacre de Damas, et donc son apogée, il décida de quitter l’Arabie, conscient qu’il ne sera jamais arabe. Il avait de plus en plus de sang sur les mains. Ses victoires ne lui servaient à rien, si ce n’est offrir l’Arabie à l’Empire britannique. Il souhaitait l’anonymat le plus total à son retour, s’inscrivit à la RAF. Sa renommée était telle que la RAF dut le renvoyer une première fois. Grâce à ses amis influents et un pseudonyme, il fut réintégré avec un grade étonnamment bas.
Le héros oublié

Lawrence d’Arabie gênait. Il dérangeait les Anglais avec sa volonté d’unir les tribus arabes. Il était l’ennemi des Turcs. Les moralisateurs, médias compris, le rendaient responsable de certains massacres. « Avec le temps, le besoin de nous battre pour cet idéal s’est transformé en soif de pouvoir, écrasant au passage ce qui nous restait de scrupules. (…) Nous en sommes devenus esclaves. Pas notre faute, nous nous sommes vidés de toute moralité. » (T.E. Lawrence)
Tous les traits de son caractère rejaillissaient dans son attitude; du brillant militaire anglais intellectuel, il est passé au stade du charismatique leader de troupes armées. Là où son peuple et ses rites l’oppressaient et l’empêchaient de s’épanouir, le monde Arabe avait une véritable confiance, reconnaissance envers ce sauveur. S’il était écouté des plus grands chefs arabes, il était totalement manipulé par les politiciens, diplomates et généraux anglais. Nul n’est prophète en son pays. Lawrence maîtrisait plus facilement l’action que les négociations.
Il se révéla donc cruel, assassin, déterminé, parfois inconscient. Il ne s’excusa jamais, alors que ses crimes le tourmentaient. Il aimait ce sadisme si on en croit ses souvenirs de la séance de torture subie à Deraa. Chaque mort l’accablait. Et dans le même temps, il admirait la jeunesse, la beauté, son corps… et détestait cette peau blanche qui lui collait aux os.
La force obscure
Les problèmes psychologiques s’enchaînèrent à travers différents événements : des proches décédés, une folie meurtrière inexpliquée… Il commençait à en avoir assez du désert. Ce n’était pas son peuple, pas ses vêtements, pas sa religion, ni sa langue.
L’idéaliste se mua en cynique. Le côté obscur se réveilla. Certain de son statut, il s’entoura de mercenaires comme gardes du corps. Dans sa haine du désert, dans ce rôle de Roi non proclamé mais obéit, il déclencha le massacre de Tafas. Une nuit d’horreur.
Les Turcs chassés de Damas et d’Aqaba, les Anglais convoitant le Proche Orient, les Américains draguant le pétrole arabe, les Arabes se disputant de nouveau, « Laurens » quitta le désert.
Néanmoins, il participa à la Conférence de Paix de Versailles, sorte de séparation de territoires entre les Français et les Anglais. Ce fut sa dernière apparition publique, préférant ensuite profiter de la verdoyante Angleterre et de l’anonymat.
Né en 1888, il mourut à l’âge de 47 ans. Les 7 Piliers de la Sagesse furent éditées une première fois en 1926. 10 ans plus tard, La Matrice, un autre de ses romans, fut publié. Ce romancier était multiple : assistant d’un égyptologue, membre de l’Intelligence Service, commandant de guérilleros arabes, responsable des affaires arabes au Foreign Office, mécanicien à la RAF. Et héros (oscarisé) de cinéma.
Un tournage dantesque
Le producteur Sam Spiegel et le réalisateur couronné d’Oscars David Lean sortent du triomphe mondial du Pont de la Rivière Kwaï. Les deux cherchent un sujet équivalent : des paysages épiques, un itinéraire individuel héroïque mais complexe, un thème universel confrontant l’Histoire avec un homme incarnant tout un conflit. Ils voulaient donc faire mieux, explorer encore plus cette nouvelle manière d’aborder le cinéma.
La première idée fut de faire un film sur Gandhi, tout juste défunt. L’aspect récent de sa disparition, l’absence de recul historique, la figure emblématique et religieuse du personnage l’en dissuadèrent. Attenborough s’en chargera 30 ans plus tard…

D’autant qu’il ne s’agit pas de retranscrire l’Histoire, mais bien de simplifier, créer des ellipses, bref dramatiser. C’est donc en Inde que Spiegel et Lean furent d’accord pour adapter Les sept piliers de la Sagesse et la vie de Lawrence d’Arabie. Il fallait nettoyer les thèmes, aborder la psychologie, rester simple avec le récit historique. Plusieurs films étaient possibles : il ne fallait pas oublier sa controverse, ses penchants amoureux… tout en respectant les codes moraux de l’époque. Nous sommes au début des années 1960, un quart de siècle après la mort du mythique Lawrence.
Dans cette adaptation, il fallait aussi tenir compte de tous les ouvrages autour du personnage, la plupart réglant leur compte avec le Colonel. Le primo-scénariste et dramaturge Roger Bolt se joignit à eux, et ils s’accordèrent à la vision que devait dégager le film.
Occidentaux et orientalisme
Restait le quatrième élément : l’acteur principal. Ce n’était pas un rôle typique pour tel genre de comédiens ou tel style d’acteurs. Siegel voulait Marlon Brando et Lean songeait à Albert Finney. Sous les conseils de Katharine Hepburn, c’est un nouveau venu, avec des yeux bleus perçants, qui va intéresser David Lean. Peter O’Toole était une star irlandaise du Royal Shakespeare Theatre et n’avait tourné que trois petits rôles au cinéma. Pour obtenir le rôle, lui seul accepta un contrat de sept ans avec le producteur. Pour rassurer les financiers, on l’entoura de stars pour la viabilité économique du projet : Alec Guiness (qui avait incarné Lawrence dans la pièce de théâtre de Rattigan), Anthony Quinn, Jack Hawkins, Claude Rains, Jose Ferrer, Arthur Kennedy… Un autre jeune premier fit son apparition avec ce film : Omar Sharif (seul arabophone de ce casting wasp), vedette du cinéma égyptien depuis près de dix ans. Ce film (cosmopolite) a la particularité de ne donner la parole qu’à des hommes.
Le tournage fut épique. Avec son directeur artistique John Box, Lean partit en Jordanie, sur les lieux même des exploits de Lawrence d’Arabie. Des carcasses de trains jonchaient encore des parties de désert inexplorées depuis que le Colonel Lawrence les avait détruits. Malgré la chaleur, les contraintes géographiques, l’absence de communications, le producteur et son cinéaste reçurent l’appui inespéré du jeune Roi Hussein de Jordanie, descendant d’Hussein de La Mecque, père de Fayçal, qui avait été à l’origine des combats de Lawrence. On leur joignit la Desert Patrol, les meilleurs chameliers, et des centaines de bédouins purent participer au tournage. Par ailleurs, sur place, Lean a découvert les vestiges des locomotives et des voies ferrées turques détruites quarante ans plus tôt par Lawrence.
Une odyssée
L’un des lieux de tournage, Jebel Tubeiq, à des centaines de kilomètres de la capitale, et à 240 kilomètres du plus proche point d’eau, dans une région dépeuplée, avait été découvert lors d’un vol de reconnaissance. L’endroit était inexistant pour les cartographes. Cela faisait 1300 ans que plus personne n’habitait cette région. Lawrence d’Arabie avait sans doute était un des premiers blancs à découvrir les merveilleuses sculptures sur roche de la région.
C’est à Aqaba, le lieu pris par surprise par Lawrence, que l’équipe s’implanta. Ce port jordanien, et fait face à l’Arabie Saoudite, l’Egypte et Israël. Tout l’équipement et les techniciens venaient de Londres par bateau. Il restait parfois 500 kms à parcourir jusqu’aux lieux de tournage. On construisit des routes, il fallait prévoir une lourde logistique, et parfois faire venur des chenilles pour remorquer des camions ensablés. Sans parler des records de chaleur. Le tournage s’étira de mai 1961 à septembre 1962. La motivation resta intacte vue l’ambition du projet. Il y avait sans doute une fascination à filmer ces décors naturels somptueux.
Parmi les autres soucis de la production : l’impossibilité de photographier ou de filmer les femmes bédouins. Il fallu engager des femmes d’une secte chrétienne… De plus, Le Caire, Jérusalem, Damas étaient déjà trop modernisées pour servir de décors. Tout fut tourné à Séville, où les bâtiments mauresques rappelait l’architecture encore existante à l’époque de Lawrence. L’attaque du chemin de fer fut aussi reconstituée en Espagne, ainsi que le port d’Aqaba.
Enfin, le Roi Hassan II du Maroc a fournit les cavaliers, les membre du Camel Corps et les fantassins, soit un total de 1000 hommes et animaux (que de chameaux!), pour tourner l’impressionnante bataille précédant la prise de Damas. L’enterrement de T.E. Lawrence fut filmé à la Cathédrale St Paul de Londres. Le roi Hussein de Jordanie a prêté une brigade entière de sa Légion arabe comme figurants pour le film (la plupart des « soldats » du film sont incarnés par de vrais soldats). Hussein venait souvent sur les plateaux, tombant amoureux d’une jeune secrétaire britannique, Antoinette Gardiner, avec laquelle il se maria.

Malgré cette « authenticité », le film a été interdit dans de nombreux territoires arabes parce que les personnages historiques des cultures arabes n’étaient pas fidèles à la réalité. À l’exception de Nasser, qui a adoré le film et a autorisé sa sortie en Égypte, où il est devenu un grand succès.
Un succès atemporel
Cette production était la confrontation entre une super production hollywoodienne et des nomades dont les traditions dataient des temps bibliques. Cette authenticité documentaire et cette expérience spectaculaire ont permis au film d’être un succès incroyable.
Le film coûta 15 millions de $ (contre 44 millions pour Cléopâtre la même année) mais fut largement profitable. Rien qu’aux Etats-Unis, au prix du ticket actuel, il a rapporté l’équivalent de 650M$ de recettes au box office. Sur 10 nominations aux Oscars, il en remporta 7, dont meilleur Film et meilleur Réalisateur. Le scénario, l’acteur et le second rôle masculin lui échappèrent. Aux British Awards, Peter O’Toole eut l’un des quatres prix. Ajoutons 4 Golden Globes, le Donatello du meilleur film étranger, etc… le film fut sacré à peu près au même niveau que Le Pont de la Rivière Kwaï.
Au total, trois versions en salles circulèrent, entre 202 et 228 minutes, selon. Siegel avait beaucoup coupé dans le montage initial de Lean. Une version restaurée fut sortie à la fin des années 80 : quatre tonnes de séquences superflues ont demandé un an de travail aux restaurateurs, sous le regard déclinant du réalisateur. Il a même fallu réenregistrer les voix des acteurs pour certaines scènes. Peter O’Toole a du reprendre son rôle 25 ans plus tard. En 2001 sort un DVD exceptionnel, comprenant notamment l’interview de Steven Spielberg. Une nouvelle version restaurée fut numérisée en 2012.
