Rose, réalisé par le cinéaste autrichien Markus Schleinzer, nous ramène au XVIIe siècle. Ce film austère, mais touchant, raconte l’histoire d’une femme qui se fait passer pour un homme, condition nécessaire pour pouvoir être libre et indépendante dans une société paysanne très conformiste. Markus Schleinzer a longtemps été directeur de casting, notamment pour Michael Haneke. Dans Le ruban blanc, récompensé par la Palme d’or lors du 62e festival de Cannes en 2009, il a également dirigé les enfants sur le plateau. Rose est son troisième long-métrage après Michael (2011), portrait d’un pédocriminel et Angelo (2018), drame réel sur l’esclavage au début du XVIIIe siècle.
Avec Rose, il remonte plus loin dans le temps. La guerre de 30 ans (1618-1648) vient de se terminer. Un soldat balafré (Sandra Hüller) en revient et revendique la propriété d’une maison dans un village isolé. Travailleur et altruiste, il gagne peu à peu la confiance des habitants, qui s’inquiétaoent de l’arrivée d’un étranger. Ils le poussent à épouser une fille du village, Suzanna (Caro Braun), et à avoir un enfant. Mais à la suite d’un événement, ces derniers commencent à douter de sa véritable identité. Ce mystérieux soldat pourrait cacher un lourd secret…
La femme en pantalon
Sandra Hüller, impeccable et remarquable, a remporté l’Ours d’argent de la meilleure interprétation en février dernier lors de la 76e édition de la Berlinale. Une évidence. Presque méconnaissable avec sa « gueule cassée », elle incarne, toute en intériorité, un personnage complexe, à la fois audacieux et fragile, qui veut sortir du carcan de l’uniformité. Si au théâtre, on a pris l’habitude de voir des actrices endosser des personnages masculins, au cinéma l’appropriation de l’autre genre est plus rare. La comédienne prouve une fois de plus son immense talent à se glisser avec autorité dans un rôle ambivalent… Elle s’est faite connaître du public international par son interprétation dans Toni Herdmann (2016), de la réalisatrice allemande Maren Ade. Plus récemment, elle a tenu le rôle principal dans Anatomie d’une chute (2023), de Justine Triet, Palme d’or au Festival de Cannes. Son interprétation d’une femme soupçonnée d’avoir tué son mari lui a valu une nomination à l’Oscar de la meilleure actrice.

On ne sait presque rien du passé de ce soldat. Telle Mulan, se travestir en homme lui donne une grande liberté, mais elle doit mentir, se montrer parfois violente. Elle vit dans la peur constante d’être découverte. L’actrice allemande s’est préparée pour ce rôle en regardant notamment le film Albert Nobbs, avec Glenn Close (une femme qui se fait passer pour un homme afin de pouvoir travailler en Irlande au XIXe siècle), « pour être sûre de ne pas passer à côté d’un truc ».
Pour Rose, Markus Schleinzer a constitué son casting en mélangeant des amateurs et des acteurs confirmés. Outre Sandra Hüller, on découvre Caro Braun, qui incarne avec beaucoup de justesse le personnage de Suzanna, partagée entre conformisme (elle veut avoir des enfants et suit les règles de la communauté, n’ayant jamais rien connu d’autre) et désir d’anticipation. Sa vie aux côtés de Rose lui permettant de bénéficier d’une plus grande liberté que si elle était mariée à un homme du village.
Imposture et usurpation
A l’époque, les paysans constituaient la majorité de la population. Ils vivaient dans une société très hiérarchisée qui voulait maintenir coûte que coûte l’ordre existant, et qui ne tolérait pas la différence. Le choix du noir et blanc, très beau visuellement, même s’il apporte une certaine froideur à ce conte, s’explique par une recherche de la simplicité : « Il y a là une forme de retenue qui est aussi une éthique : éviter la séduction facile, refuser de dicter une émotion, et laisser le spectateur entrer librement dans la situation », souligne le réalisateur.

On pourra trouver quelques similitudes avec Le retour de Martin Guerre (1982), un film de Daniel Vigne, avec Nathalie Baye et Gérard Depardieu, inspiré d’une célèbre affaire judiciaire remontant au XVIe siècle dans laquelle un homme revenu de la guerre après des années d’absence est démasqué comme un imposteur. Mais ici, le cinéaste a cherché une autre forme d’usurpation. Il a effectué en amont un travail de documentation sur ces femmes qui se sont habillées et ont vécu comme des hommes. Le cas le plus célèbre restant James Miranda Barry, née Margaret Ann Bulkley.
Ici, le personnage est fictif, croisant plusieurs destins de femmes en pantalon, même s’il s’est inspiré de la vie de Catharina Margaretha Linck (1697-1721). Les plans fixes, la lenteur du découpage et les dialogues réduits à leur strict minimum produisent un effet de fascination et surtout le réveil de réflexions sur les normes de genre, le sexisme et le racisme. Rose s’avère au final un grand film sur la sororité et le féminisme. Sa sobriété et sa splendeur ne font que le rendre plus captivant.
Le film, tourné dans la région du Harz, dans le nord de l’Allemagne, s’appuie sur scénario bien construit. La voix off de de la narratrice, qui commente certains événements, n’apporte toutefois pas grand-chose à l’intrigue. Sans être très original dans sa forme, et malgré son austérité, Rose touche juste. Si l’histoire se déroule il y a plus de 300 ans, certains thèmes évoqués semblent très actuels, tels les phénomènes d’exclusion, du rejet de la différence, même si les personnes victimes de cet ostracisme font de leur mieux pour s’intégrer.
Pierre-Yves Roger
Rose
Festival de Berlin 2026
1h34
En salles le 9 septembre 2026
Réalisation : Markus Schleinzer
Scénario : Markus Schleinzer, Alexander Brom
Image : Gerald Kerkletz
Musique : Tara Nome Doyle
Distribution : KMBO
Avec Sandra Hüller, Caro Braun, Marisa Growaldt, Godehard Giese, Robert Gwisdek...
