Le détective Benoit Blanc collabore avec un jeune prêtre pour enquêter sur un crime totalement inexplicable perpétré dans l’église d’une petite ville aux secrets bien enfouis.
C’est le grand retour du genre « whodunit » (« qui l’a fait? ») au cinéma comme en série depuis le carton du premier film À couteaux tirés de Rian Johnson, avec Benoît Blanc (Daniel Craig) en détective dandy.
Depuis sa diffusion sur Netflix en 2019, ce genre policier est devenu tendance. Outre la suite Glass Onion, on a eu le droit aux nouvelles versions des prouesses d’Hercule Poirot dans Mort sur le Nil et Mystère à Venise (tous deux passables) par Kenneth Branagh. La reine Agatha Christie était aussi à l’honneur avec le film meta Coup de théâtre (See How They Run). Netflix a livré par ailleurs le récent The Thursday Murder Club (avec des seniors amateurs), Murder Mystery et sa suite, Enola Holmes et sa suite, mais aussi la série The Residence, sympathique et savoureuse. Les autres plateformes ne sont pas en reste (Only Murders in the Building, The Marlow Murder Club, etc.).
C’est dans les vieux pots…
Mais finalement, rien ne vaut la franchise À couteaux tirés. Pour les amateurs de ce type d’énigmes (un meurtre impossible, un groupe de suspects, de multiples mobiles), c’est un régal, d’autant que ce troisième opus, Wake Up Dead Man, est particulièrement retors. Pour les autres, inutile d’insister : le film respecte toutes les règles du genre.

À commencer par être l’illustration du crime impossible parfait. Mais, plus la franchise s’enrichit de personnages pittoresques et dérangés, plus elle prend du caractère. Le principe est toujours le même : un quasi huis-clos (ici une église), une communauté (les prêtres et les fidèles), un meurtre (ici façon mystère de la pièce fermée).
Si Johnson ne cherche pas à réinventer la formule, il la dépoussière avec vigueur. Le plaisir procuré est décuplé par un casting improbable cinq étoiles. Daniel Craig, avec son léger accent, ses tenues chics, son homosexualité tacite et son scepticisme permanent, s’amuse avec son personnage décalé, qu’il soit au milieu d’une famille dysfonctionnelle, de la haute-société égocentrique, ou, ici, d’un groupe de croyants dans un bled près de New York.
L’habit ne fait pas le rôle
Kerry Washington brille en avocate bourgeoise et femme frustrée, Mila Kunis est étonnante en flic tenace un peu âpre, Jeremy Renner est méconnaissable en médecin alcoolique, Andrew Scott se délecte dans son rôle d’auteur SF à succès devenu loser complotiste. Même les moins connus tels Cailee Spaeny et Daryl McCormack ont une partition intéressante, l’une en violoncelliste condamnée, l’autre en aspirant politique opportuniste (et youtubeur sans scrupules). Thomas Haden Church est peut-être le seul personnage sous-exploité dans cette brochette de fervents fidèles. Au moins Jeffrey Wright, en évêque moderne, assume son petit rôle.

Et puis il a y a la sainte trinité : Josh Brolin (au nom vicieux de Wicks) se régale en monseigneur réac, radical, brutal, provocateur, dominateur… Thanos semble un enfant de chœur à côté. Il est la victime du meurtre. Qui lui en veut? Tout le monde. Pour quel mobile? Chacun a le sien. Le père est mort. La vierge est inconsolable. Il s’agit de la grandiose Glenn Close, paroissienne, jusque dans son patronyme, Delacroix, et grenouille de bénitier rongée par ses secrets, furieuse contre les impies et farouche défenseuse de son prêtre dingo. Elle apporte tout son génie (et sa subtilité) pour qu’on ne la déteste pas et qu’on s’apitoie (un peu) sur son sort. Enfin, le fils, ce prêtre envoyé pour surveiller tout ce petit monde, incarné par Josh O’Connor. Il est le suspect idéal, avecun passé violent et une bienveillance à toute épreuve. On n’avait pas vu homme religieux plus sexy depuis Montgomery Clift (La loi du silence) et Jean-Paul Belmondo (Léon Morin Prêtre)…
O’Connor excelle dans ce personnage qui subit de grands huit émotionnels. Avec Craig (le saint-esprit?), ils forment un duo inattendu et attachant. En prêtre progressiste et idéaliste, Josh (au doux prénom de Jud, tel Judas, mais méfions-nous des apparences), impose un charme et un charisme qui transcendent le film. Face à Brolin, véritable Satan, il s’impose sans difficultés et propose un duel qui va bien au-delà d’un schisme religieux. Et c’est réjouissant.

Wicked wolves et Gaston Leroux
En avocat de la justice, face au Diable, on a donc le cynique Benoît Blanc et le bien nommé Jud Duplenticy, qui tente de trouver l’équilibre dans sa propre duplicité (impulsif en boxant un autre prêtre au début du film et suave dans une piéta inversée vers la fin). Tous deux doivent absoudre, pardonner, sans jamais être dupe, malgré ces cadavres exquis et cette mécanique narrative bien rodée.
C’est là que Rian Johnson se révèle doué dans l’écriture. L’énigme sera évidemment résolue (une confession vaut mieux qu’une dénonciation), mais l’enquête en elle-même mixe une bonne dose de dérision (jusque’à convoquer Scoubidou), de rebondissements surprenants (entre bain d’acide et résurrection christique), de sociologie (l’Amérique religieuse est croquée avec une bonne dose d’ironie, et quelques pincées de blasphème), et de dialogues délicieux (mention spéciale aux deux monologues clamés par Craig dans l’église). S’ajoute en plus un beau travail sur la lumière et une mise en scène soignée (avec d’élégants cadrages et effets de perspectives).
Digne du Mystère de la chambre jaune, le film est un jeu de piste où l’excentricité et la démence s’invitent pour mieux défier la raison. À cela, Johnson intègre la dimension de la foi. De quoi bousculer un détective cartésien.

Car au-delà d’un cluedo à l’humour noir, malgré quelques détours forcés et un mobile alambiqué, Wake Up Dead Man est un film sur le pardon, bien plus que sur la résurrection. On s’accroche facilement à cette investigation parce qu’elle ne se résume pas à un whodunit justement. C’est un film gigogne avec plusieurs histoires dans l’histoire. Des vécus individuels, des duels intimes, des dialectiques et des dilemmes qui dépassent du sujet.
Être malin face au malin
Il suffit d’observer deux choses dans ce scénario : le crime arrive tardivement après une longue et belle installation et le détective n’est finalement qu’un second-rôle qui surgit tout aussi tardivement. Peu banal. Si bien que Wake Up Dead Man devient davantage un film sur le prêtre Jud que sur le détective Blanc.
Pour le reste : même jubilation que pour les deux précédents, même casting impeccable (souvent à contre-emplois), même tempo, et même suspense. Rian Johnson s’affirme comme un brillant scénariste, un grand directeur d’acteurs, et un réalisateur qui sait adapter son style à son sujet. On n’en demandait pas tant pour un divertissement.
Evidemment, ici, avec sa touche gothique, sa tonalité plus sombre, son flirt avec la métaphysique et le surnaturel, le film permet à la série quelques variations qui lui ouvrent un infini de possibilités pour d’éventuelles suites. D’autant que le réalisateur n’y va pas de main morte : obscénités, apostasie, complotisme, infox, mensonges, secrets anciens et inavouables, crimes atroces… Il franchit toutes les lignes jaunes d’une production hollywoodienne conventionnelle.

Entre la crise de foi de Jud et les incertitudes de Blanc, dans ce village bucolique cerné par des forêts aussi paisibles que menaçantes, il s’agit de chercher le chemin vers une vérité (sans psychanalyste) et une voie médiane entre un monde qui se remet à Dieu et un autre qui ne croit que ce qu’il voit. On attendait Saint Thomas. Or c’est Saint-Mathieu qui s’invite : « pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés; ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du malin. » Et c’est Saint Paul qui montre le chemin de Damas pour atteindre une forme de grâce. Car, au final, il faut bien gracier les brebis perdues quand le berger est le seul coupable.
Ainsi, le doute se révèle être l’ingrédient essentiel de ce film. On doute de soi, des autres, de Dieu, des faits. Dans une époque où le réel est remis en question par n’importe qui – on constate ici que le rationalisme et les certitudes sont ébranlées par des charlatans et des rumeurs -, cette enquête est bien plus politique qu’on ne le croit. Encore faut-il croire.
Wake Up Dead Man : Une histoire à couteaux tirés (Wake Up Dead Man: A Knives Out Mystery)
2h20
Sur Netflix le 12 décembre 2025
Réalisation et scénario : Rian Johnson
Musique : Nathan Johnson
Photographie : Steve Yedlin
Avec Daniel Craig, Josh O'Connor, Glenn Close, Josh Brolin, Mila Kunis, Jeremy Renner, Kerry Washington, Andrew Scott, Cailee Spaeny, Daryl McCormack, Thomas Haden Church, Jeffrey Wright...
