Disclosure Day : la vérité est ailleurs selon Steven Spielberg

Disclosure Day : la vérité est ailleurs selon Steven Spielberg

Alors que se dévoile une vaste conspiration gouvernementale, un lanceur d’alerte pris pour cible se lance dans une course contre la montre afin de provoquer l’événement extraordinaire qui changera à jamais l’histoire de l’humanité : le jour de la révélation ultime de l’existence des extraterrestres.

Steven Spielberg et les extra-terrestres, une longue histoire. Avec Disclosure Day, il propose une nouvelle variation sur le même thème. La liaison, tantôt amoureuse tantôt dangereuse, a commencé il y a plus de soixante ans avec son premier long (budget : 500$), Firelight où une population se faisait enlevée par des aliens. En 1977, Rencontres du troisième type, et quelques notes de musique, nous embarquait dans un grand rendez-vous mémorable avec des créatures de l’espace. Déjà des Américains ordinaires sont confrontés à des créatures de l’espace, sous la haute surveillance de militaires et la bienveillance curieuse de scientifiques. L’idylle se prolonge quelques années plus tard avec E.T. l’extraterrestre, où un gentil alien comble l’absence du père pour un jeune garçon de banlieue. Tornade émotionnelle, succès planétaire. Les attentats du 11 septembre 2011 change la donne. Spielberg revient à la métaphore de l’alien en tant que menace étrangère qui frappe l’Humanité. La guerre des mondes (2005) est l’illustration d’une civilisation extra-terrestre génocidaire et destructrice. Trois ans plus tard, dans le quatrième Indiana Jones, il change de registre en les rendant fondateur d’une civilisation perdue et autrefois brillante, dans Le Royaume du crâne de cristal. Ainsi va Spielberg : la confrontation à l’inconnu (qu’il a décliné avec les dinosaures et les machines dopées à l’IA), le grand mystère du cosmos, le rapport à l’autre (particulièrement l’adversaire).

Synthèse de tout cela, Disclosure Day prolonge ce filon aussi vieux que la littérature SF (16e-18e siècle). Le film, par sa construction comme par ses enjeux, s’inscrit dans la lignée de Rencontres du troisième type et d’E.T. Une sorte de trilogie qui ne dit pas son nom. Mais cette fois-ci, aucun parent pour troubler les âmes d’enfant (The Fabelmans a résolu le problème). Sous ses apparences de blockbuster, et sans être une œuvre magistrale, le film est un drame parfaitement maîtrisé où l’humain l’emporte sur l’action, le psychologique sur le technologique.

Mélange des genres

Nul besoin de s’étendre sur la qualité du scénario, qui n’a pas une once de gras ou de sucré, des interprètes, qui parviennent sans effort à une belle alchimie, ou de l’image, très « spielbergienne », jouant sur la saturation et la désaturation selon l’ambiance. Au-delà de son impact unique dans la culture populaire, Spielberg n’a plus à nous prouver qu’il est l’un des grands maîtres du cinéma américain.

Cependant, Disclosure Day frappe surtout par sa volonté de ne pas être un simple divertissement estival. La construction même du récit est d’ailleurs assez ambitieuse. Seulement deux grands scènes d’action émaillent au milieu d’une histoire qui passe par tous les genres : suspense, thriller, drame romantique, SF évidemment, et même burlesque (dans une séquence d’évasion digne de Buster Keaton). Et on reste ébahis devant tant de fluidité…

Complotisme et lanceurs d’alerte, paranoïa et traumas intimes, foi (religieuse) et sciences se mélangent dans une dialectique effrénée où chacun est confronté à ses questions existentielles jusqu’au fameux jour de la révélation. Car tout tend vers ce moment où le spectateur (et les terriens avec) va découvrir la vérité sur les extra-terrestres. Spielberg a imaginé ce film en commençant par écrire la fin. C’est à la lumière de cette destination qu’on comprend le voyage.

Mix d’influences

L’épilogue dit tout de son intention. Après une épopée à travers le Kansas du Magicien d’Oz, dans ce Midwest profond, traditionaliste et conservateur, Disclosure Day glisse vers l’improbable à travers un montage de fausses archives, pour certaines insoutenables, entrecoupés de plans montrant la réaction des citoyens. La musique de John Williams et la longueur de cette séquence produisent une émotion inattendue qui cueille le spectateur. Pour en arriver là, le cinéaste a posé ses jalons comme le petit poucet a semé ses cailloux. Le film s’interroge sur nos croyances, bousculées ou pas, sur nos certitudes, bouleversées assurément, et notre humanité, ne cherchant qu’à nous rappeler la force et la nécessité de l’empathie.

En cela, le film se rapproche de Contact, que Robert Zemeckis a réalisé il y a près de trente ans. Dieu, les aliens et nous. Notre fascination pour les cieux (et les étoiles) masque aussi nos failles. Spielberg pose ici de vastes et vertigineuses questions existentielles comme métaphysiques. A coup sûr, le dilemme est clairement posé. Des Men in Black d’un consortium occulte para-gouvernemental qui refusent que la vérité soit révélée pour ne pas ajouter du chaos au chaos (une guerre en extrême-orient occupe les médias, en arrière-plan). Des anciens membres de ce groupe qui ont décidé de jouer les lanceurs d’alerte et rebelles – façon Matrix – et qui veulent que le monde connaisse ce qu’on nous cache. Au milieu, pas un, mais deux « élus ».

« Tu dois te méfier de moi »

Disclosure Day ne se contente pas de cette fine ligne rouge que chacun n’ose pas franchir. Il s’agit aussi d’une histoire de couples surmontant les obstacles de leur vie : les couples intimes (une présentatrice météo et son compagnon musicien, un expert en cybersécurité et sa petite amie, ex-novice chez les bonnes sœurs, un décisionnaire autoritaire hanté par la mort de sa femme) ; les duos antagonistes professionnels ; les croyants et les agnostiques ; les partisans de l’ignorance et les adulateurs de la vérité ; les humains et les aliens. Si le parti pris de Spielberg, et son point de vue, est évident et penche d’un côté plutôt que de l’autre, le scénario, malgré sa binarité apparente, va entrecroiser tout cela pour se confondre avec notre regard, forcément subjectif. La narration se construit ainsi avec trois histoires qui s’alternent pendant une grande partie du film jusqu’à leur fusion « nucléaire » où tout le monde est de la même « famille ».

D’ailleurs, dès le début, on nous balance, « Profite du spectacle ». Et on se réjouit en effet du show spielbergien, ces montagnes russes où la tension est au maximum quand une voiture est coincée sous un train (moment d’anthologie) ou que le piège se referme sur l’idéaliste. En s’appuyant sur une chasse aux fugitifs, le réalisateur insuffle son rythme avec un montage serré, une caméra aux mouvements élégants, une dramaturgie à plusieurs couches, et un certain nombre de virages surprenant dans l’intrigue. Certes, les complotistes y trouveront matière à argumenter à propos de leurs délires. Mais ce serait occulter l’essentiel : le film, plutôt que de surprendre par des rebondissements improbables ou de distraire par des cascades et cavalcades irréelles, préfère s’interroger (et nous interroger) sur notre rapport à l’autre, à la connaissance, et finalement au cinéma.

« N’ayez pas peur de l’inconnu »

Car, avec ces archives composées pour le film qui assènent une réalité factice, c’est bien Spielberg qui nous renvoie en miroir notre propre rapport à l’image et à ses effets, notamment la manipulation de nos esprits. « C’est authentique? C’est de l’IA? » s’inquiète une responsable d’édition TV. Ecrans, miroirs, rétroviseurs, fenêtres ou vitres : tout est reflets, qui démultiplient l’espace et le point de vue, et jeux de lumières dans Disclosure Day. C’est aussi une partie de faux-semblants. À commencer par ce pavillon très « ozien » qui est construit en réplique dans un hangar (manière pour le cinéaste de désacraliser ce décor spielbergien). Il y a aussi ces hommes invisibles qui font halluciner une troupe policière ou ce « docteur Mabuse » qui dialogue sous forme d’hologramme ou qui prend possession d’une autre personne en s’infiltrant dans sa conscience.

Mais ce n’est pas le seul jeu auquel se livre Spielberg. L’histoire puise aussi dans les mythes et les symboles : cinéma (et le In-Dia-Na motel), chrétienté (explication de la Genèse, oiseau cardinal, crucifix qui fait saigner la paume des mains), contes (Hans et Gretel et la sorcière anthropophage, Blanche Neige et les animaux), etc. Traumas refoulés, secrets intimes, mensonges dans le couple, expiation, et même exorcisme, mentalisme, hypnose sont convoqués dans ce drame spectaculaire qui se focalise sur le doute et la confiance, tout autant que sur ce qui nous relie tous et ce qui compose notre identité. Le mélange ovni-évangélisme peut rebuter, d’autant qu’il est un peu trop appuyé. Mais il confère aussi au film une forme d’américanité, et donc un discours critique sur une société où le rêve n’existe plus, entre carrières bloquées, bullshit jobs et bureaucratie kafkaïenne. Pour preuve, aucun des héros (comme dans d’autres films hollywoodiens récents) n’a d’enfants.

Notre salut

Par conséquent, on peut aussi y voir une lecture politique, plus subversive. L’étranger – ici l’extra-terrestre – n’est pas forcément une menace. En revanche, les ennemis sont dans le système (gouvernement) ou dans l’intime (foyer, conscience). Plaidoyer pacifiste, Disclosure Day règle ses comptes avec les puissants, le fascisme et l’autoritarisme, dans une cinglante démonstration où le journalisme traditionnel agit (encore) comme un quatrième pouvoir toujours puissant capable de déstabiliser l’État profond. C’est une autre guerre – celle de l’information – qui se « joue » sous nos yeux.

Pourtant ce n’est pas ce que l’on retient de cette « aventure » humaine. Le jour de la Révélation est avant tout celui d’une forme de salvation : nous ne sommes pas seuls. On bascule alors dans un autre film, comme suspendu à cette vérité inconcevable. Après tout, Spielberg aime nous confronter à l’irréel et déranger nos certitudes. Dinosaures, humanoïdes, intelligences artificielles sont autant de prétextes à rendre l’être humain plus humble. Même discours ici, avec des aliens, cet Autre absolu. Mais cette fois-ci, le réalisateur décide d’observer notre réaction face à cette nouvelle perspective. La rencontre du troisième type n’est plus mystique, imaginaire ou métaphorique. Source d’émerveillement, elle s’avère surtout philosophique. « Ecoute » lance Margaret (Emily Blunt) en ultime réplique. Ce qui fait écho à cette analyse de Daniel (Josh O’Connor) : « L’empathie est l’essence du vivant en valeur absolue de l’évolution, sans elle c’est l’extinction ». Ils agissent comme deux faces d’une même pièce, deux médiateurs dont les dons proviennent de leur enfance : la science et la compassion, le langage des mathématiques et celui de la télépathie.

Dans ce monde où l’apocalypse n’est jamais loin, où les existences n’ont plus de sens, où les guerres continuent de ravager la planète, où le capitalisme dévore le vivant, Spielberg plaide pour la confiance en soi et en l’autre. Il déplace le conte de fée tout en y intégrant une morale rassurante, de l’humour, une forme de candeur et une pincée de mysticisme. Œuvre contemporaine qui croise les séries B des années 1950 (contre-espionnage et SF), le cinéma des années 1970 (les films de Spielberg mais aussi Les trois jours du Condor, Les hommes du président, The Conversation…) et les blockbusters des années 1995-2005, Disclosure Day veut croire qu’un certain cinéma, à la fois intelligent et codifié, moderne et classique, est encore possible. Roswell au XXIe siècle. C’est peut-être ce qui le rend le plus atemporel. Parce qu’il mise sur le merveilleux, sur le besoin de croire à l’impossible, sur la nécessité de fuir le réel, ce 37e long métrage du maître traduit notre foi dans le cinéma. Un pacte où la fiction (les images et le récit) se révèle une science indispensable pour nous conjurer notre solitude.

Disclosure Day
2h25
Sortie en salles le 10 juin 2026
Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : David Koepp, d'après une histoire de Steven Spielberg
Musique : John Williams
Image : Janusz Kamiński
Distribution : Universal Pictures
Avec Josh O'Connor, Emily Blunt, Colin Firth, Eve Hewson, Colman Domingo, Wyatt Russell, Noah Robbins, Chavo Guerrero Jr...