Festival Sœurs jumelles | Julie Gayet : « Le seul ciné-concert que je pourrai faire, c’est Les demoiselles de Rochefort! »

Festival Sœurs jumelles | Julie Gayet : « Le seul ciné-concert que je pourrai faire, c’est Les demoiselles de Rochefort! »

Du 23 au 28 juin, le Festival Sœurs jumelles a enchaîné rencontres, concerts, projections et recherches de coins frais à Rochefort. Co-créatrice de l’événement qui passe le cap de la sixième édition, la productrice, actrice et réalisatrice Julie Gayet évoque ce festival convivial, festif tout autant que professionnel, qui réunit la musique et l’image.

Ecran Noir : Comment se passe cette nouvelle édition?
Julie Gayet : Elle est totalement déconstruite. Ça a commencé très fort parce qu’une canicule comme celle-là, on ne peut pas l’anticiper. Il y a beaucoup de festivals qui ont du malheureusement arrêter. Ici, pas loin de la mer, on a un peu d’air. Mais, en parallèle, à cause de ce dérèglement, la climatisation de la grande salle de cinéma a lâché. L’avant-première du film La bataille de Gaulle a du être projeté dans deux salles plus petites. Au début du festival, on a subit une alerte incendie au Mercure (QG du festival, ndlr). Mercredi, on a eu une tornade. Et surtout, il y a ces ces grosses chaleurs qui amènent de gros orages. On a frôlé l’annulation jeudi à cause de ça.

EN : Comment gère-t-on ce genre de menaces ?
JG : Avec mes équipes, on attendait les décisions de la préfecture. On était en alerte rouge. On ne faisait pas encore rentrer le public dans La corderie royale (lieu des concerts, ndlr). On suit les cartes météo : elles prévoyaient de la grêle, des rafales de vent. Quand l’alerte a été levée (les orages ont éclaté dans la nuit, ndlr), j’ai ressenti un soulagement. On a eu cette chance énorme de passer entre les gouttes. C’est aussi les risques du spectacle en « live ».

EN : Le festival est hybride : des professionnels et du grand public, des films et des concerts. Ça ne ressemble à aucun autre festival de cinéma. On passe d’un Ted Talk aux Francopholies en une journée.
JG : C’est ça l’idée : partager. Le partage lors des concerts. C’est un lieu de découverte où se mélangent des superviseurs musicaux, des cinéastes, des monteurs et monteuses… Ils viennent tous se rencontrer, montrer leur travail. Le partage du travail des artistes avec le grand public. Je veux qu’il y ait toutes les musiques. Par exemple, il y avait 300 personnes au concert autour de l’œuvre classique de Fanny Mendelssohn, avec la Cité des compositrices, à l’église Saint-Louis.

EN : L’intelligence artificielle a été un sujet transversal lors des rencontres professionnelles; En tant que productrice, tuen penses quoi?
JG : C’est toujours des outils. Joanna Bruzdowicz (compositrice, entre autres, des musiques de films d’Agnès Varda, ndlr) est venue la première année ici. Quand les synthétiseurs sont arrivés, elle confiait qu’ils étaient perçus comme des instruments diaboliques. Et elle a utilisé des synthés pour faire des musiques comme celle de Sans toit ni loi. Elle nous a aussi remerciés d’avoir fait un festival paritaire. Elle a fréquenté Delphine Seyrig et Simone de Beauvoir. Elle voyait bien qu’il y avait une différence de traitement entre les hommes et les femmes dans sa profession. On ne lui commandait plus rien. Il n’y a pas eu de transmission de son œuvre, parce que une œuvre disparaît si elle n’est pas jouée.

« Je voulais mettre les jurés dans la peau du producteur. »

EN : Et si on revient à l’IA…
JG : L’an dernier, on a présenté un film fait avec l’IA. Et chaque année, on invite des artistes à montrer les outils dont ils se servent pour créer des images ou de la musique. C’est important que ce soit les artistes qui viennent raconter leur usage de l’IA. Et dans les « talks », ce sont des spécialistes du droit qui viennent partager leurs avancées. Où on est dans nos industries?

EN : Côté cinéma, il y a aussi un mélange de genres.
JG : Oui, il y a des avant-premières, des films plus anciens qui font écho à la programmation du festival, et surtout, des documentaires musicaux. C’est là que se situe cette rencontre entre la musique et l’image. Ce sont tous des inédits. L’autre croisement est au théâtre de la Coupe d’or, avec des rencontres artistiques de type Ted Talk pour le grand public. C’est un partage d’expérience différent. On montre des images, des extraits de films par exemple, et on y joue de la musique. Ce n’est pas que du discours.

EN : Le Festival est une forme de réponse à un malentendu entre les deux mondes que sont le cinéma et la musique.
JG : Oui, tout à fait. J’ai produit 24 films, et sur tous ces films je me suis rendue compte de la difficulté de connaître les compositeurs, de mettre en lien réalisateur/réalisatrice, monteur/monteuse et compositeur/compositrice, de comprendre le langage cinématographique et musical. D’où ces « pitch sessions », avec le prix Avant-son.

EN : Tu peux nous expliquer?
JG : L’idée c’est la même que celle d’un réalisateur ou d’une réalisatrice qui présente son projet à un producteur / une productrice. Je vais lire un scénario. Il n’y a pas d’images. Il faut plonger dedans, comprendre l’intention. Ensuite, il ou elle va me présenter un compositeur ou une compositrice, qui va me parler de sa musique, sans musique. Les gagnants reçoivent 10 000 euros pour leur film. Finalement, je voulais mettre les jurés dans la peau du producteur.

« Il y a des cinéastes très sensibles à la musique, d’autres moins. »

EN : Il y a plusieurs catégories pour ce prix.
JG : Oui, nous avons pris les six genres d’images : cinéma, série, animation, immersive, jeu vidéo et publicité. Le compositeur traduit l’image. À la cérémonie d’ouverture, l’un d’entre eux a joué un morceau sur deux modes différents pour montrer comment la musique pouvait illustrer, avec la même mélodie, deux ambiances différentes. À Rochefort, ils viennent faire ce travail d’expliquer les couleurs, les sons qu’ils ont dans la tête. Cette année, dans la catégorie cinéma, c’est Voyou qui l’a emporté pour le film Une de perdue de Mathilde Elu.

EN : Généralement, qui choisit le compositeur, le producteur ou le réalisateur?
JG : Ça dépend. Parfois, ça peut même être le monteur ou la monteuse. Il y a des cinéastes très sensibles à la musique, d’autres moins. Il y aussi les superviseurs musicaux. D’ailleurs, une délégation internationale de superviseurs vient au festival. Un bon superviseur comprend l’univers du cinéaste. C’est une alchimie spécifique. On a donc créé les « speed meetings » avec toutes ces professions, y compris des éditeurs et des agents. C’est une occasion de rencontrer des corps de métier qui peuvent aider à choisir.

EN : La musique de films a pris une grande importance ces dernières années, entre les ciné-concerts, les versions symphoniques, les concerts dans les arenas… Et Sœurs jumelles n’a pas de ciné-concert par exemple…
JG : Tout à fait. Parce que, pour moi, le ciné-concert n’est pas une œuvre. Le seul ciné-concert que je pourrai faire, c’est Les demoiselles de Rochefort de Jacques Demy. Mais sinon l’œuvre reste le film. Par ailleurs, je veux que pour chaque œuvre les conditions soient excellentes : l’église pour la musique classique, le cinéma pour les films, le cinémobile climatisé pour les documentaires… Pour chaque artiste, il faut la meilleure qualité du son et de l’image. Je ne sais pas si tu l’as remarqué mais il n’y a pas d’écran autour de la grande scène. On ne reprend pas, comme partout, les chanteurs en gros plan. C’est volontaire. Les spectateurs sont vite happés par l’écran et ne regardent plus la scène. Là, le spectateur fait le point lui-même, le focus lui-même. Il peut aller en fosse ou s’assoir. Ce n’est pas placé. Ça n’empêche pas que le concert diffuse de l’image, c’est la volonté de l’artiste, comme c’est le cas pour les tournées de Rosalia, Stromaë ou Orelsan par exemple. Mais je veux que les 3900 spectateurs se concentrent sur le chanteur ou la chanteuse.

« L’année prochaine, j’aimerai avoir Joe Hisaishi. »

EN : En revanche, vous programmez du symphonique.
Oui, je préfère le concert symphonique d’un compositeur de musique de films – cette année c’était Camille, qui a composé la musique d’Emilia Perez – à un ciné-concert. L’année prochaine, j’aimerai avoir Joe Hisaishi. Cela permettrait de faire écho à toute une culture japonaise, avec les animes, les jeux vidéos… Et si ce n’est pas possible, en partenariat avec le Festival d’Annecy, on programmera un concert autour du Japon.

EN : Et vous avez d’autres partenariats hors-les-murs…
JG : Oui, Annecy, Séries Mania, Cannes. Ils permettent de créer des synergies.

EN : Comment on convainc une Vanessa Paradis de venir à Rochefort, loin des Zéniths où elle tourne ?
JG : Parce que justement, il a tout une programmation autour d’elle. Un documentaire sur  la création de son album Le retour des beaux jours de Julien Peultier et deux films où elle est actrice, Un couteau dans le cœur et Café de Flore. Il y a aussi la captation qui les intéresse. Le concert de Camille a d’ailleurs été capté. C’est un sujet sur lequel je veux qu’on travaille, d’où la présence de Bruno Monsaingeon, pionnier du genre. C’est un patrimoine visuel qui se transmet dans le temps. Pour moi, cette idée de l’image pour la musique, c’est le futur. Si on avait pas eu les captations pendant le confinement, on n’aurait plus eu d’accès aux spectacles.

EN : Finissions avec la question futile de l’interview : quel est ton film musical ou la musique de film que tu préfères?
JG : La double de vie de Véronique de Krzysztof Kieślowski. La musique de Zbigniew Preisner. Véritable passion.