Annecy 2026 : deux coups de cœur en « work-in-progress » à suivre de près

Annecy 2026 : deux coups de cœur en « work-in-progress » à suivre de près

Les sessions de work-in-progress du Festival d’Annecy permettent chaque année de découvrir les secrets de fabrication de projets qui sont généralement en production, voire en fin de développement. Si l’on a pu suivre cette année l’état d’avancement de films comme Igi de Natia Nikolashvili (dont nous vous parlions lors du dernier Cartoon Movie), Le Loup de Benjamin Massoubre et Fursy Teyssier (adapté de Jean-Marc Rochette) ou encore Le Projet Shiatsung de Brigitte Archambault et Eva Cvijanovic (adapté de l’ouvrage du même nom de Brigitte Archambault), deux films particulièrement attendus ont retenu notre attention : Séraphine de Sarah van den Boom et Ogresse de Cecile McLorin Salvant et Lia Bertels.

Séraphine : Une aventure féminine 

Paris, 1883. À Montmartre, le Sacré-Cœur pousse sur la Butte en un chantier pharaonique. Séraphine, 12 ans, mène une vie monotone chez Jeanne la couturière bougonne qui l’a élevée, mais décide de changer de vie. Elle a une obsession : savoir qui étaient ses parents. Flanquée de Mistigri, un enfant des rues qu’elle prend sous son aile, Séraphine remonte le secret de ses origines. C’est dans les combats menés par le peuple de Montmartre qu’elle trouvera la clé de son histoire.

À l’image du Sacré-Cœur en construction en haut de la butte Montmartre, nous entrons dans le chantier du film par le résumé méthodique de Valérie de Montmartin, productrice déléguée. Elle nous décrit l’origine du projet dans les pages de Marie Desplechin, les défis rencontrés en production depuis 2017, et nous fait sentir l’ampleur de la chaîne de fabrication. « Ça sent le grand classique d’animation ! » lance même la productrice. Mais elle n’a pas besoin de le dire pour qu’on le voie de nous-mêmes. La recette est impeccable : personnages attachants, décor historique romanesque, récit d’apprentissage et quête identitaire sensible. On est bien devant un projet grand public, qui touchera les petits comme les grands.

D’un point de vue technique, le studio rennais JPL Films établit son expertise en stop-motion. Loin de l’image « bricolage » qu’on associe parfois à la technique, l’image est extrêmement travaillée, fluide, ambitieuse. On ressent ce travail minutieux,  particulièrement dans les marionnettes. Les personnages sont singuliers, marqués par la vie animée de Montmartre, et surtout très expressifs. D’ailleurs, David Roussel, concepteur de marionnettes, avait apporté la puppet de Séraphine que le public s’est empressé d’aller voir de plus près à la fin de la séance. Les décors sont impressionnants de finesse et on sent le goût du détail qu’on retrouve dans certains films historiques. Affiches d’époque, objets, costumes, tout est fait pour nous plonger dans l’atmosphère singulière des années 1880. Par ailleurs, un long moment du WIP a été dédié à la description des techniques de composition de l’image faite à la fois des maquettes, de 3D et de matte painting. 

Séraphine est un film qui met des personnages féminins au premier plan autant dans son récit que dans sa création. Comme le souligne Valérie de Montmartin, les postes clés du projet sont occupés par des femmes. À travers l’âme effrontée de la jeune Séraphine transparaît l’audace de ces femmes qui ont su franchir le plafond de verre de l’industrie cinématographique avec brio. 

Dense et structuré, ce WIP était à l’image du professionnalisme du projet. On y a senti la passion et le travail acharné de toute la chaîne de production, l’animation ayant même été achevée avec un jour d’avance ! Séraphine devrait sortir au cinéma en automne 2027 et il faudra s’empresser d’aller le voir.

Fiche technique 
Adaptation : Séraphine, Marie DESPLECHIN, 2005
1 h 20 min
Stop-motion, 3D, 2D digitale
Réalisatrice : Sarah VAN DEN BOOM

Productrice déléguée : Valérie MONTMARTIN (LITTLE BIG STORY)
Concepteur des marionnettes : David ROUSSEL (JPL FILMS)
Cheffe animatrice 2D : Randy AGOSTINI (DOGHOUSE FILMS)
Première assistante : Marion LE GUILLOU (JPL FILMS)
Stade de production : animation stop-motion finie ; compositing
Sortie française attendue : automne 2027

Ogresse : « I do what I want, whenever I want »

Une comédie musicale tragique sur une Ogresse qui vit seule dans les bois jusqu’à ce qu’un jeune homme, déterminé à la tuer, arrive et gagne fatalement son cœur.

Le WIP d’Ogresse nous fait une belle promesse : celle d’une écriture singulière, d’une aventure poétique, d’un émerveillement. 

On entre dans le projet par les mots de Tanguy Olivier, producteur à Miyu, qui donne le ton : « Ce projet hors norme de Cecile McLorin Salvant et Lia Bertels, [est] une proposition forte qui devrait contribuer à bousculer les frontières de l’animation ». Ensuite, en direct de New York, Cécile McLorin Salvant nous déroule la genèse du film. Et c’est bien là que commence l’enchantement. Elle nous fait entrer dans son univers musical au travers d’extraits de ses premiers chants qui formeront la base du récit. Ainsi, Ogresse est un projet qui s’écrit d’abord sur les touches du piano, prenant racine dans le jazz mais aussi dans les ballades baroques. Ces dernières inspirent la structure narrative particulière de l’histoire racontée par la musique, Cécile McLorin Salvant incarnant tous les personnages. 

L’animation est présente dès le début dans l’esprit de la chanteuse mais elle met d’abord en scène Ogresse au théâtre, sous la forme d’une comédie musicale. Nourri des dimensions musicales et spectaculaires, le projet gagne en puissance. On sent dans le film l’aboutissement d’un cheminement cohérent et d’une créativité infinie qui se matérialise dans l’histoire. 

« Ogresse, pour moi, c’était toujours un film d’animation. Quand je composais, je dessinais les personnages. » Cécile McLorin Salvant

L’aventure de la co-réalisation 

Si les chants et les mots de Cécile McLorin Salvant nous avaient déjà envoûtés, nous tombons définitivement sous le charme d’Ogresse alors que Lia Bertels (Nuit chérie) nous partage les dessins réalisés à quatre mains avec la chanteuse. Les co-réalisatrices s’apprivoisent sur le papier, échangeant leurs dessins pour trouver le vocabulaire du film. 

« On dessinait par-dessus les dessins l’une de l’autre, c’était vraiment un travail à deux ». Cécile McLorin Salvant

Le WIP est généreux en images et nous entrons dans un univers toujours plus foisonnant. La forêt évoque immédiatement l’imaginaire du conte sans tomber dans le cliché. Au contraire, les couleurs vives et les formes rondes inventent un langage singulier, résolument moderne. Ainsi, le film ne cesse de renverser les codes à l’image d’Ogresse elle-même : « I do what I want, whenever I want » [Je fais ce que je veux, quand je veux]. La liberté d’Ogresse est rafraîchissante et inspirante. En fait, plus on avance dans la séance, plus on sent la nécessité de ce projet aussi actuel qu’universel. 

Aussi, le duo Cécile McLorin Salvant – Lia Bertels coule de source. Leur complémentarité et leur amitié artistique crèvent l’écran, on se laisse donc séduire sans peine par leur écriture graphique, leur poésie, leur lecture politique du récit. C’est bien ça la force du projet : la rencontre de deux univers artistiques singuliers donnant naissance à un film aussi beau que profond. Face aux deux personnalités des réalisatrices, Julien de Man raconte son arrivée pas évidente dans ce projet. Le directeur artistique de La Tortue Rouge, Anzu le chat fantôme ou encore de L’Illusioniste, parvient à apporter une cohérence visuelle au projet et à fixer une certaine écriture plastique entre simplicité et finesse. Son trait apporte une texture, parfois une lumière féérique sur les formes colorées, comme un travail de dentelle. Dans le même processus de tâtonnement et de rencontre par le dessin, Julien De Man propose une grande quantité d’images qui gardent la fraîcheur et la créativité des réalisatrices. 

« On a envie que ça soit une vraie expérience sensorielle, qu’on en ait plein aux yeux, à l’image de ce qu’on aura dans les oreilles». Julien de Man

Ce WIP, riche et abouti, témoigne d’une œuvre singulière qui mérite toute notre attention : rares sont les projets d’animation qui allient une telle exigence artistique à un tel geste féministe, tant dans le fond que dans la forme de sa production.

Fiche technique 
Comédie musicale
70 min
2D digitale, stop-motion
Réalisatrices : Cécile MCLORIN SALVANT et Lia BERTELS
Directeur de Production : Tanguy OLIVIER (MIYU PRODUCTIONS)
Directeur Artistique : Julien DE MAN (MIYU PRODUCTIONS)
Stade de production : en production
Sortie française attendue : courant 2028