Isao Takahata : une formidable expo retrace le parcours du co-fondateur du Studio Ghibli

Isao Takahata : une formidable expo retrace le parcours du co-fondateur du Studio Ghibli

Le mudac (musée de design et d’arts appliqués contemporains) à Lausanne (situé dans l’aire muséale Plateforme 10) a consacré cet été une exposition à Isao Takahata (1935-2018), cofondateur du Studio Ghibli. Une rétrospective augmentée et argumentée qui explore pour la première fois les racines et les liaisons occidentales de son œuvre.

Ghibli est souvent synonyme de Hayao Miyazaki. À tort. Car à l’origine, c’est bien Takahata qui était le maître et Miyazaki dans son ombre. Takahata a réalisé son premier long métrage en 1968, Horus, prince du Soleil, situé dans un mythique univers d’inspiration viking (la longue bande annonce est une pépite). Miyazaki est responsable de l’animation. Les deux hommes ne se quittent plus depuis leur rencontre à la fin des années 1950 au studio Toei. Les plans de travails et des photos d’équipe montrent leur proximité. La longue production du film (près de trois ans) et son échec relatif à sa sortie les conduisent à laisser de côté le cinéma pour la télévision.

Des Alpages des Grisons aux bombes sur le Japon

Et nous revoilà en Suisse, à quatre heures de voitures de Lausanne. En 1973, Takahata et Miyaki débarquent dans les Grisons, appareils photo en bandoulière, pour observer la lumière sur les alpages, la pente des toits de ferme, la démarche des chèvres, les arbres, ou encore les intérieurs de chalets. Une visite quasiment ethnologique dont quelques photos traduisent le fossé culturel entre ces touristes japonais et une Suisse profonde. Ces repérages vont servir à donner une authenticité à l’adaptation en 52 épisodes du roman suisse Heidi. Cette obsession du détail juste pour un dessin animé destiné aux enfants, dira à peu près tout de l’homme : un cinéaste d’animation qui n’a jamais traité le réel comme un simple décor. Ce repérage donnera à la série sa justesse presque documentaire, popularisée dans le monde entier avant même que la Suisse elle-même n’en fasse un argument touristique.

Ce souci de la précision va se retrouver dans l’ensemble des courts et des longs métrages du futur studio Ghibli, fondé en 1985. Entre temps, le parcours nous révèle des productions et réalisations moins connues de Takahata : Anne, la maison aux pignons verts, qui a fait de l’Ile du Prince-Edward au Canada une destination prisée des Japonais, ou les 52 épisodes de Marco, et en co-réalisation avec Miyazaki, une partie de la série Lupin III, la série humoristique Panda petit Panda, ou encore Conan, le fils du futur. Takahata ne revient au long métrage qu’au début des années 1980 avec Kié la petite peste et le méconnu Goshu le violoncelliste (et un chat qui a l’oreille musicale). Le parcours diffuse des extraits, accroche des esquisses, croquis, lithographies et autres archives privées inédites.

Isao Takahata n’aura jamais le succès d’Hayao Miyazaki. Le mentor, et aîné, choisit une autre voie. Et c’est ce qui est le plus passionnant dans cette exposition construire en quatre périodes, spacieuses et richement dotées : la formation chez Tôei jusqu’à Horus, prince du Soleil (1968) ; les séries du bonheur ordinaire (Heidi, Marco, Anne) ; le regard sur le Japon contemporain et sa mémoire (Le tombeau des lucioles, Souvenirs goutte à goutte, Pompoko) ; enfin les recherches formelles tardives et quasi abstraites et expérimentales de Mes voisins les Yamada et de Princesse Kaguya.

La voie du Maître

Storyboards, dessins de recherche, carnets et celluloïds originaux ne sont pas présentés comme des reliques de fan, mais comme une matière graphique à part entière. La section concernant ses recherches formelles des années 1990-2010, insiste sur la manière dont il a puisé, pour styliser son dessin, dans la tradition des emakimono, ces rouleaux peints japonais narratifs jusqu’à en faire une esthétique du trait libéré, loin du classicisme léché de l’animation grand public.

Précurseur, Takahata est le maître qui aura le plus influencé l’animation japonaise. L’ambition politique et la liberté de mise en scène de Horus marqueront durablement toute une génération d’animateurs japonais. La direction artistique de ses séries conduiront les réalisateurs à porter une plus grande attention aux décors, aux objets, aux paysages. Enfin, la réussite émotionnelle du Tombeau des Lucioles, l’un des plus grands drames animés du cinéma, en 1988, permettra à Miyazaki et aux autres d’aborder des sujets plus sombres et de sortir l’animation de sa destination familiale.

Le nœud de l’exposition, et sa vraie valeur, tient dans une équation qu’on n’attendait pas forcément : comment un Japonais né à Ise, traumatisé par les bombardements d’Okayama, et qui n’a jamais vécu en Europe, a-t-il pu façonner l’image que des générations entières se font encore de la Suisse ou de l’Italie du Nord ?

Grimault et Ocelot

La réponse commence à l’université de Tokyo, où le jeune Takahata étudie la littérature française et découvre le réalisme poétique de Jacques Prévert. Il reste marqué toute sa vie par la projection du film de Paul Grimault, La Bergère et le Ramoneur (1953). Au point d’échanger plus tard avec le cinéaste français, avant de dialoguer avec Michel Ocelot et Frédéric Back. De ce dernier, il disait : « Je considère Frédéric Back comme mon maître » parce qu’il « adopte un style proche du croquis, il ne dessine que ce qu’il veut dessiner, il dispose d’abord ses personnages puis c’est lorsqu’ils entrent en action que l’espace autour d’eux apparaît. » Au fil des années, le Japonais acquiert leurs planches, leurs films, il en traduit les dialogues pour leur sortie japonaise.

Ce volet, en fin de parcours, dédié au rapport de Takahata à l’Occident est une exclusivité (dense) de l’étape lausannoise : il n’a été montré ni à Tokyo, ni à Séoul, ni à Paris. Conçu spécifiquement pour le mudac par Ilan Nguyên (Mémoires de l’Animation) et Xavier Kawa-Topor (NEF Animation), il enrichit notre compréhension de l’univers de Takaha, et de ses inspirations. Cette expo augmentée bénéficie du soutien direct du Studio Ghibli, de la Cinémathèque suisse et du Festival de Locarno, qui avait décerné à Takahata un Léopard d’honneur en 2009 et qui a programmé, cet été, une séance en plein air en écho à l’exposition.

Ce que l’exposition raconte, en creux, c’est peut-être moins un artiste, génial, qu’une méthode : celle d’un cinéaste qui a toujours préféré la rigueur du regard documentaire à la facilité du merveilleux, et qui a eu besoin du détour par l’Occident pour mieux revenir, à la fin de sa vie, vers les formes les plus anciennes du dessin japonais. Une trajectoire en boucle, comme un rouleau qu’on déroule puis qu’on referme.