Venise 2025 | Il Maestro : Match Point pour Pierfrancesco Favino

Venise 2025 | Il Maestro : Match Point pour Pierfrancesco Favino

Été 1989 : un ancien joueur de tennis devient l’entraîneur d’un jeune talent timide, écrasé par les attentes de son père.

Il Maestro rejoint la flopée de films dans le milieu du tennis. Il y en a eu dans tous les genres : de Love, Honor and Behave (1938) à Challengers (2024). Le sport a inspiré aussi bien Alfred Hitchcock (L’inconnu du Nord-Express), Ida Lupino (Hard, Fast and Beautiful), George Cukor (Mademoiselle Gagne-Tout), James Frawley (The Christian Licorice Store), Anthony Harvey (L’enjeu), Richard Loncraine (La plus belle victoire), Woody Allen (Match Point), Wes Anderson (The Royal Tenenbaums), Janus Metz Pedersen (Borg/McEnroe), Jonathan Dayton et Valerie Faris (Battle of the Sexes), Quentin Reynaud (5e Set), Reinaldo Marcus Green (La méthode Williams), où Will Smith jouait le coach-père des sœurs Williams, Łukasz Grzegorzek (A Coach’s Daughter), road-movie avec un père-coach et sa fille, ou Stéphane Demoustier (Terre battue).

Le Maestro d’Andrea Di Stefano se situe aussi du côté de l’entraîneur. Là encore, du déjà vu me direz-vous : basket (Hoosiers, Coach Carter), football américain (Remember the Titans aka Le plus beau des combats, L’Enfer du dimanche), boxe (Million Dollar Baby), lutte (Foxcatcher), ski (Eddie the Eagle, Slalom), équitation (Sport de filles), football (The Damned United, Une belle équipe, Le beau jeu)… Le cinéma européen est moins attiré par le tennis (alors que le sport est dominé par les joueurs et joueuses du continent) et tout aussi peu inspiré par les coachs sportifs. Même si on retiendra le récent Julie se tait de Leonardo Van Dijl, qui se penchait sur l’emprise et le silence autour d’un entraîneur toxique. Puisque, souvent, pour des raisons dramaturgiques ou pour son intérêt sociétal, le coach est malsain, tyrannique, violent, harceleur, forceur… Rarement bienveillant.

Revers croisés

Or, dans Il Maestro, il est exactement l’inverse. Un changement d’angle bienvenu, qui charme d’emblée. Toujours juste, Francesco Faviono, assurément l’un des plus grands comédiens européens de notre époque, incarne un ancien champion en pleine déchéance personnelle, chargé d’encadrer un jeune ado doué de la raquette (plutôt style fond de cours) en futur espoir du tennis national.

Avouons que ce genre de rôles lui sied bien à Favino. Qu’il soit paternel ou mentor, l’acteur aime jouer sur les lignes. Il peut être autoritaire et gentil, inquiétant et rassurant, flamboyant et fragile. Andrea Di Stefano, qui l’a déjà dirigé dans Dernière Nuit à Milan, l’oblige toujours à monter au filet, quitte à prendre quelques risques.

Il Maestro oscille ainsi entre la comédie (jusqu’au clin d’œil final narguant le spectateur, un peu frustrant), le road-movie (à la Paolo Virzi), le drame intime (avec un passé tourmenté nimbé d’un peut trop de mystères) et le mélo d’émancipation (crise aiguë de la quarantaine pour le dépressif versus crise rebelle de l’adolescence pour l’obstiné).

Si le film flotte à plusieurs moments, un peu comme le jeu sur la défensive du jeune Felice (des balles longues et puissantes mais aucun panache), le récit a le mérite de savoir retourner quelques situations qu’on craignait convenues et de marquer quelques points avec des séquences inattendues.

Coups droits

Le personnage de Favino épouse complètement les hauts et les bas du scénario. Tantôt amorphe, en bon suicidaire qu’il est, tantôt tête brûlée capable de vous les excès, en adulte jamais remis de ses choix et addictions du passé. Ce pourrait être le simple portrait d’un homme qui a cramé ses ailes sur un abandon dans un grand tournoi. Mais Di Stefano lui adjoint un gamin dont il est l’exact opposé : sous pression paternelle, qui rêve par procuration d’un grand destin de compétiteur, éduqué dans des règles strictes entièrement dédiées à son sport, quitte à sacrifier le reste de la famille, vivant jour et nuit pour la balle jaune, Felice ne connaît rien à la vie. En plus de partir avec un handicap majeur : issu de la classe moyenne, il se frotte à un sport capté par l’élite.

Tels deux silex qui se frottent, la paire va faire des étincelles. Ce n’est pas un match de simple, mais bien de double qui se joue devant nous. Il Maestro est aussi bien l’itinéraire d’un homme à la ramasse que celui d’un enfant pas si gâté. Le tout est de trouver l’équilibre entre l’ambition sacrificielle et le plaisir de participer, entre l’envie de vivre, malgré ses erreurs qui nous hantent, et le désir d’arrêter, face à tant d’échecs plombants.

Il en résulte une jolie joie (souvent éphémère), pas mal de conflits (oubliés) et une complicité filiale qui se construit durablement. C’est toute la beauté de cette relation. Deux êtres piégés qui cherchent à se libérer pour prendre leur envol.

Fautes directes

Point de pardon ou de rédemption : l’entraide, la confiance suffisent. Les échecs se multiplient mais ne les désarment pas. « Les règles nous tient » : de fait, il s’agit bien ici d’une histoire sur deux individus qui s’apprivoisent pour le meilleur (et pour le pire). Le jeune Tiziano Menichelli est un formidable partenaire pour Favino. Sans trop de dialogues, on comprend comment leur relation se tisse jusque’à s’affranchir des « autorités » diverses et variées. Il Maestro, même s’il est trop inégal et parfois superficiel, est un beau conte de fée où le « parrain », bourré de défauts, permet à son protégé de grandir en lui faisant partager l’amertume de la vie et la saveur de la défaite.

On est loin du match win-win, du film de vainqueur, du scénario libérateur où le héros l’emporte contre toutes les adversités. Même le rebondissement classique échappe à nos attentes. Ce qui se joue ici c’est l’humilité face à la vie : on est maître de son destin, même si celui-ci n’est pas celui dont les autres rêvaient. À vous de deviner la fin, à vous de vous raconter la suite…

Il Maestro est un titre ironique. Le coach est un maître imparfait, presque raté, que personne n’envie. Le joueur, doué à son échelon, n’est plus aussi bon quand il affronte d’autres mieux entraînés. Ici, il s’agit de maîtriser l’irrationnel, de ses démons aux hasards, de ses pulsions à la (mal)chance, de la maladie aux désirs. En cela, le réalisateur, qui a souvent eu du mal à gérer ses trois premières grosses productions, a su être plus en adéquation avec son projet, davantage modeste. Et c’est, sans aucun doute, le plus beau point du match.

Il Maestro
Venise 2025. Hors-compétitition.
2h05
En salles le 11 mars 2025
Réalisation : Andrea Di Stefano
Scénario : Andrea Di Stefano, Ludovica Rampoldi
Image : Matteo Cocco
Musique : Bartosz Szpak
Distribution : Universal Pictures
Avec Pierfrancesco Favino, Tiziano Menichelli, Giovanni Ludeno, Dora Romano, Paolo Briguglia, Valentina Bellè, Edwige Fenech...