Cannes 2026 | La vie d’une femme de Charline Bourgeois-Taquet : Gabrielle en 11 chapitres

Cannes 2026 | La vie d’une femme de Charline Bourgeois-Taquet : Gabrielle en 11 chapitres

Il faut se méfier des titres grandiloquents ou trop définitifs. Moins que la vie d’une femme – au sens dont aurait pu l’entendre de Maupassant – La vie d’une femme, le deuxième long métrage de la réalisatrice Charline Bourgeois-Tacquet (Pauline asservie, Les amours d’Anaïs) capte, par petites touches, et dans une démarche impressionniste, une existence prise à un instant « t », avec son lot de biais, d’attendus et parfois de situations à l’emporte-pièces. Entre portrait très incarné d’un personnage féminin pas si archétypal que ça, et patchwork de grands thèmes intimes et sociaux (l’amitié, l’absence de désir de maternité, l’histoire familiale…), le film brosse à grands traits les contours de ce que peut être une vie de femme au XXIe siècle – dans un milieu social bien particulier, puisqu’exempté de problématiques économiques ou discriminatoires. 

Gabrielle est chirurgienne de précision et chef de service à l’hôpital public. Toujours en mouvement, elle jongle avec les décisions à prendre, passant son temps au téléphone ou à arpenter les couloirs de son établissement. C’est une femme indépendante et énergique qui vit principalement pour son travail, qu’elle exerce comme un sacerdoce. Léa Drucker apporte au personnage un mélange de souplesse et d’autorité, un entrain communicatif qui la rend à la fois irrésistible et lumineuse. On comprend, lorsqu’on la regarde, qu’elle fait tenir l’édifice à elle seule, toujours disponible, et capable de prendre des décisions vitales en une poignée de secondes. 

Ce qui est beau, c’est que le film ne condamne jamais son ambition personnelle, ni même son obsession pour le travail. Il en fait une donnée parmi d’autres, et dessine ainsi un portrait qui est tout sauf monolithique, et qui même, à un ou deux endroits, va à l’encontre des idées reçues sur les femmes « de pouvoir », notamment dans son rapport à la maternité. En revanche, la construction en 11 chapitres a quelque chose d’artificiel qui rend l’ensemble relativement inégal, voire convenu. Comme une succession trop belle pour être vraie d’instantanés signifiants.

Sincérité

 Si l’on est touché par le rapport ambivalent que la protagoniste entretient avec sa mère, ou par son engagement au service d’un hôpital qui manque de tout et de patients qui ne vont pas bien, on a plus de mal à croire à l’histoire d’amour inopinée qui naît entre Gabrielle et Frida, une écrivaine qui fait des recherches pour son prochain roman. Malgré tout le talent qu’on lui connaît, Mélanie Thierry peine à faire exister son personnage, et de fait, à nous faire croire en cette histoire d’amour qui n’est perçue comme transgressive que par Gabrielle. Cette dimension du film semble même plaquée et cousue de fil blanc, du jeu de la séduction au déni, de l’amour fou à la trahison. Ici perce ce que l’on pouvait déjà reprocher au précédent long métrage de Charline Bourgeois-Tacquet, un bourgeois-gaze parfois désarmant de naïveté. 

Pour autant, il serait injuste de taxer le film d’insincérité. La cinéaste parle d’une réalité qui lui est proche, et le fait sur un ton qui lui est propre, souvent primesautier et détaché. Ici, pas de drame de la jalousie, pas de pathos autour de la maladie qui frappe sa mère, mais un formidable appétit de vivre, que l’adversité décuple au lieu d’éteindre. Si le cours des choses ne nous surprend jamais réellement sur le plan du récit, c’est sur le plan formel que la cinéaste est finalement la plus offensive, et parfois la plus pertinente.

Du rythme effréné des premières séquences, avec une caméra portée qui suit Gabrielle dans les couloirs de l’hôpital, traduisant le rythme interne qui est le sien, aux très belles compositions chorégraphiées de la séquence du spectacle de danse, telle une parade amoureuse nouvelle génération, en passant par les lumières tamisées de l’escapade amoureuse à la montagne, ou les champs contre champs presque oppressants de la consultation médicale, la mise en scène s’adapte au ton de chaque chapitre, et fait plus pour exprimer les émotions des personnages que les situations elles-mêmes, souvent trop corsetées. C’est au fond via ce jeu sur le langage cinématographique que la cinéaste renoue le mieux avec le savoir-faire qui fut le sien, de saisir à la volée l’état d’esprit d’un personnage, autant que celui d’une époque et d’une génération.

Fiche technique
La vie d’une femme
Festival de Cannes 2026. Compétition.
1h38
Sortie en salles le 9 septembre 2026
Réalisation : Charline Bourgeois-Tacquet
Scénario : Charline Bourgeois-Tacquet
Image : Noé Bach
Distribution : Pyramide
Avec Léa Drucker, Mélanie Thierry, Charles Berling, Marie-Christine Barrault, Laurent Capelutto...