
Dans un village au nord de l’Espagne, Jeanne tente de reconstruire sa vie avec Daniel, qui ne connaît rien de son passé trouble. Un jour, Mateo, le filleul de Jeanne âgé de six ans, disparaît mystérieusement… Afin d’échapper à la police qui la soupçonne rapidement, Jeanne se réfugie en France dans la communauté où elle est née et qu’elle a fuie quelques années auparavant. Daniel ne croit pas à la culpabilité de la femme qu’il aime et va tout faire pour la retrouver avant la police.
Avouons qu’on n’avait un peu perdu la foi dans le cinéma de Guillaume Canet. 24 ans que l’acteur réalise des films, et c’est souvent les montagnes russes. Ses trois derniers longs métrages – Nous finirons ensemble, Lui, Astérix et Obélix : L’empire du milieu – sont déjà à ranger dans la catégorie des films oubliables (et Ecran Noir n’a même pas jugé bon de les critiquer). Il est loin le temps où le réalisateur nous semblait prometteur (Mon idole, Ne le dis à personne et dans une moindre mesure Rock’n Roll) et où il triomphait en salles (Les petits mouchoirs). La seule fois où il a été sélectionné à Cannes, hors-compétition, pour une de ses réalisations date d’il y a treize ans avec le film noir / polar américain, Blood Ties. Pas un grand souvenir.
Le voilà de retour, toujours hors-compétition, avec Karma. De loin son meilleur film en vingt ans. Canet ne révolutionne rien dans le genre. Mais ce thriller psychologique maîtrisé remplit le contrat attendu pour ce type de cinéma.
Soit l’histoire d’un enfant qui a disparu, la culpabilité qui s’abat sur sa marraine, et la fuite de celle-ci… Ce n’est que le socle d’un récit qui va nous conduire sur un tout autre terrain : une secte dirigée par un despote amoral.
Lady Vengeance
Après Seydoux en allemand (Gentle monster), Fois en anglais (L’être aimé), et Efira en japonais (Soudain), voici Cotillard en espagnol. Femme brisée, animal blessé et fragile, alcoolique, prisonnière d’un passé mystérieux, la Marion est parfaite dans ce rôle ambivalent, avec ses absences, sa dissociation du réel, ses hallucinations. Du trauma mal cicatrisé à la vengeance bien préparée, il n’y a qu’un pas : un voyage au bout de l’enfer pour mieux se sauver.

Le thriller est poisseux, rude, et violent. Torture, exploitation, trahisons (familiales), abus (sexuels), endogamie, inceste : Karma déterre un à un tous ces sales secrets enfouis. Il n’y a rien d’original en soi mais Canet tient efficacement son suspense, ses revirements de situations, ses révélations pour aboutir à un final forcément justicier et assez basique.
« Seul Dieu te gardera, si tu le mérites »
Au moins, le film n’est ni ennuyeux, ni agaçant. Sans doute parce que le trio principal a su accorder ses violons. Proie fugitive, Marion Cotillard (également dans Roma Elastica de Bertrand Mandico cette année à Cannes) passe aisément d’une émotion à l’autre tout en maintenant la cohérence de son personnage. L’Argentin Leonardo Sbaraglia (qui est en compétition avec Autofiction de Pedro Almodovar) insuffle un brin d’optimisme et de détermination, malgré un passé compliqué et tout aussi traumatique.
Quant à Denis Ménochet, ogresque à la Depardieu (à l’époque de ses grands films, il y a une éternité), il est tout simplement parfait. Sans affect, brutal et pervers, perfide et manipulateur, dominant sa grande famille – une communauté sous ses ordres – hypocrite, hors la loi au nom de la foi, pédocriminel : n’en jetez plus. Pourtant l’acteur lui donne chair et subtilité, esprit et monstruosité. On est à l’ombre de Satan.
Ceci est mon sang
Canet aurait pu rendre ce quasi huis-clos encore plus glaçant. Un tel personnage aussi psychopathe, un tel pitch autour des liens du sang, qui n’ont aucune valeur, de la famille, recomposée, et de la soumission (psychologique comme physique), auraient pu donner un grand film noir. Le cinéaste a préféré une forme de facilité, qui reste redoutable, à une épure plus audacieuse.

Comme un fascinant fait divers qui nous rend étrangement voyeur, le film nous happe aisément, sans qu’on se rebelle. Et pourquoi résister à la tentation de se complaire dans une sordide affaire, comme pour nous rappeler que le mal existe bien? Tout est question de choix alors : subir l’existence ou affronter son destin. Ici le karma n’est pas lié à la fatalité sur laquelle personne n’aurait de prise. Il s’agit, avant tout, de lutter contre ses emprises, et de laisser l’amour l’emporter. La fin justifiant les moyens.
Entre le fugueur et paranoïaque Ne le dis à personne et le rapport domination/soumission de Mon idole, Canet retrouve ici l’ADN de son cinéma : un divertissement populaire, certes un peu glauque et trop prévisible. S’il doit trouver son karma en tant que cinéaste, on ne peut que l’encourager à poursuivre dans cette veine du thriller anxiogène…
Karma
Festival de Cannes 2026. Hors-compétition.
2h29
En salles le 21 octobre 2026
Réalisation : Guillaume Canet
Scénario : Guillaume Canet et Simon Jacquet
Musique : Yodelice
Image : Benoît Debie
Distribution : Pathé
Avec Marion Cotillard, Leonardo Sbaraglia, Denis Ménochet, Luis Zahera, Hugo Trophardy, Vincent Treguier, Dominique Frot...
