Bon voyage Jean-Paul Rappeneau (1932-2026)

Bon voyage Jean-Paul Rappeneau (1932-2026)

94 ans. Et seulement 8 films réalisés. Jean-Paul Rappeneau s’est éteint le 1er septembre après une vie dédidée au cinéma. Le public lui a bien rendu (18 millions d’entrées en France, et seulement ses deux derniers films en dessous du million de tickets vendus). Les professionnels l’ont adoubé : prix Louis-Delluc dès son premier long, La vie de château, César du meilleur film et du meilleur réalisateur pour Cyrano de Bergerac (son plus gros succès), Grand prix SACD en 2015… La critique l’a respecté tout au long de sa carrière.

Rappeneau était aussi un scénariste génial. Il a signé ou cosigné des films comme Zazie dans le métro et Vie privée de son ami Louis Malle, ainsi que plusieurs films de Philippe de Broca : L’homme de Rio, sommet de la comédie d’aventures, et Le Magnifique, deux des meilleurs Belmondo, Tendre Poulet et On a volé la cuisse de Jupiter, fantaisies policières avec une Annie Girardot pétillante…

Rares sont les auteurs en France qui savaient manié l’art de la comédie élégante et cinglante dans un genre où les Américains brillent depuis les années 1930. Plus encore que la qualité des dialogues, le comique de situations ou l’excellence de l’interprétation, Rappeneau était passer orfèvre dans le rythme. À la manière d’un Offenbach pour l’opéra, d’un feydeau pour le théâtre. Digne héritier des Capra, Hawks, Lubitsch et Wilder.

Un cinéma tout feu tout flamme

Comme d’autres, tels Francis Veber, la comédie était, pour lui, une affaire de duos (de stars), et de duels. Il garde en mémoire sa première fois au cinéma avec Robin des Bois. Point d’épée, mais des répliques à fleurets mouchetés. De même, il ne surfe pas sur la Nouvelle Vague, tropprovincial et trop bourgeois, préférant assumer aimer Orson Welles comme le cinéma français considéré comme académique. Sa bande à lui c’est Edouard Molinaro, Louis Malle, Alain Cavalier, …

Autodidacte et perfectionniste, peu à l’aise dans la lumière, il débute tardivement et se laissera cinq à huit ans entre chacun de ses films. Mais combien de cinéastes ont réalisé son quasi sans faute dans leur filmographie? Combien ont su magnifier dans des genres parfois inattendus Deneuve, Noiret, Montand, Belmondo, Jobert, Adjani, Depardieu, Binoche… ?

Des récits conflictuels et dramatiques, des amours contrariés et empêchés, il en tire des films légers, mélancoliques, lumineux, énergiques, des fresques sous influences (diverses), jazzys, précises, romanesques. La photo est toujours solaire, les décors enchanteurs, les histoires banales et fabuleuses. Le destin d’un groupe (un pays, une famille, un conglomérat) n’écrase jamais les histoires d’individus devant se frotter au réel pour vivre leurs désirs et leurs rêves.

Comme son héros Cyrano (qui lui vaut cinq nominations aux Oscars), il ne manquait pas de panache. Son cinéma était celui du mouvement, de l’élan. Il décoiffait. Aidé par des stars splendides au débit de mitraillette.

La vie de château (1966)

Prix Louis-Delluc. 1,8 million d’entrées.

Pour son premier film, Jean-Paul Rappeneau impose déjà son style : une comédie sentimentale vive et aventureuse, mêlant amour contrarié, fantaisie et drame historique. Dans une Normandie occupée, La Vie de château réussit à équilibrer vaudeville amoureux, débarquement et tensions politiques avec une élégance lumineuse, presque printanière. Entourée de Philippe Noiret (en mari raisonnable et ennuyeux), Henri Garcin et Pierre Brasseur, la convoitée et courtisée Catherine Deneuve rayonne dans un rôle de femme libre, capricieuse et insaisissable, annonçant déjà son personnage du Sauvage. Léger, féminin et champêtre, le film renouvelle la comédie populaire sans gags forcés, grâce à un scénario rythmé, une mise en scène alerte et de véritables ressorts dramatiques. Il ouvre surtout la voie à de nombreuses comédies sur cette période tabou de la récente Histoire de France.

Les mariés de l’an II (1971)

2.8 millions d’entrées. Clôture du Festival de Cannes.

Autre époque, avec là encore un point de vue singulier : la Révolution française vue du côté des Chouans. Rappeneau pousse le curseur de l’aventures et de l’action plus loin, sans délaisser l’aspect romantique, avec, au cœur de tout cela, une rousse enquiquineuse (Marlène Jobert). Mais le film est avant tout une « Belmonderie », dans la lignée de L’homme de Rio (que Rappeneau a co-scénarisé), de Cartouche et des Tribulations d’un chinois en Chine. L’occasion pour Jean-Paul Belmondo de jouer les mâles héroïques qui n’ont aucun sens politique (il passe d’un camp à l’autre par opportunisme) et se laissent mener par le bout de la braguette par une emmerdeuse irrésistible. En clair, un homme qui ne décide de rien (fil conducteur de sa filmographie). Rappeneau enrôle de puissants seconds-rôles : Pierre Brasseur, Michel Auclair, Julien Guiomar, Laura Antonelli, Sami Freu, Charles Denner. Et un jeune Patrick Dewaere… Après avoir filmé l’Occupation, il s’attaque avec brio à la Terreur. Pour mieux en rire. Mais, déjà, le cinéma de Rappeanu tisse en creux le portrait d’une France fracturée dont il cherche à recoller les morceaux.

Le sauvage (1975)

2,4 millions d’entrées. 4 nominations aux César, dont meilleur réalisateur et meilleure actrice.

Avec Le Sauvage, Jean-Paul Rappeneau renoue avec l’aventure romantique de L’Homme de Rio : poursuites, cascades, décors exotiques et affrontement amoureux façon « je t’aime, moi non plus ». Il réunit deux mythes, Catherine Deneuve et Yves Montand, dans un face-à-face digne de Capra ou Hawks. Deneuve incarne à merveille l’héroïne typique de Rappeneau : libre, vivace (elle court trop vite pour Montand), séduisante, insatisfaite et imprévisible, elle soumet l’homme qui la poursuit à une série d’épreuves avant de se laisser conquérir (à moins que ce ne soit lui qui soit conquis). Face à elle, Montand doit affronter ses erreurs, son passé et ses rivaux pour mériter cet inaccessible objet du désir. Sous ses allures de manipulatrice, la « chieuse idéale » cherche surtout à échapper à une existence étouffante : mariée, vêtue de blanc et désœuvrée au début, elle termine en salopette, heureuse de restaurer une ferme. Le Sauvage est devenu un classique populaire, porté par un personnage associant durablement la féminité de Deneuve (et un blond éclatant) à une forme d’émancipation féministe face au machisme d’un vieux roublard misanthrope clairement dominé. Le rythme frénétique du film offre une échappée belle dorénavant considérée comme l’un des meilleurs films français dans le genre.

Tout feu, tout flamme (1982)

2,3 millions d’entrées.

Jusque là, Michel Legrand signait la musique des films de Rappeneau. Pour ce virage des années 1980, le réalisateur fait appel à un autre Michel. Berger. Le compositeur de France Gall a signé depuis plusieurs années des hits atemporels, en plus du musical Starmania. Tout feu, tout flamme, sa troisième composition pour le cinéma, lui permet de donner quelques tonalités modernes tout en soulignant la douceur mélancolique du film, qui reste l’un des plus mineurs du réalisateur. Rappeneau réembauche Yves Montand, toujours un peu escroc sur les bords (personnage hérité directement de son rôle dans Le diable par la queue). Cette fois, il le confronte à Isabelle Adjani, dont ce sera l’une des rares comédies à une époque où elle est encensée dans les grands festivals et par la critique pour des rôles dramatiques et même traumatiques. Et Adjani donne le change en polytechnicienne coincée qui va devoir quitter sa rigueur et son sens des responsabilités pour suivre ce père maudit dans ses frasques périlleuses mais bien plus vivifiantes que l’air d’un ministère. Rappeneau continue ici à filmer des femmes puissantes, autonomes et bien plus intelligentes que les hommes, tiraillés entre leurs rêves de gamins et leur fragilité qu’ils veulent cacher. Alain Souchon, déjà chanteur à succès, et Lauren Hutton, top model de l’époque, complètent le casting. Le cinéaste s’est inspiré du Roi Lear avec ele vieux roi, et sa loyale fille, plus sévère. Pas dupe de l’arrivée de la gauche au pouvoir, il pressent aussi avec la morale de cette comédie une décennie où les Tapie et autres requins de Wall Street l’emporteront sur la servitude de l’Etat.

Cyrano de Bergerac (1990)

4,7 millions d’entrées. Prix d’interprétation masculine à Cannes. Un Oscar (constumes) sur 5 nominations. Golden Globe du meilleur film étranger. Prix du public à Toronto. 10 César (13 nominations) dont meilleur film, meilleur réalisateur. 4 Bafta (8 nominations).

Œuvre épique, monumentale, infaisable. Triomphe absolu. Sommet de la carrière de Rappeneau. Le Cyrano de Rostand revit sur grand écran tandis qu’il cartonne au théâtre Marigny avec Jean-Claude Belmondo. Gérard Depardieu y trouve un personnage à sa hauteur (au point qu’après tout paraîtra plus faible). Pour limiter l’inflation d’un budget monstrueux, le cinéaste choisit des acteurs peu connus pour jouer Roxane (Anne Brochet) et Christian (Vincent Pérez). Jacques Weber (qui a joué Cyrano sur les planches), Josiane Stoléru mais aussi dans des petits rôles Ludivine Sagnier et Sandrine Kiberlain, complètent le casting. C’est aussi le grand œuvre de Jean-Claude Carrière, co-sécanriste qui réussit une adaptation magnifique en coupant des vers, des scènes, en imaginant de nouveaux alexandrins, en privilégiant l’action. Il dynamise le texte, le dynamite même. Et le génie de Rappeneau, jamais aussi bon que si on lui donne des répliques qui fusent et des tensions émotionnelles, fait le reste. Tous les plans sont soignées, l’image polie comme un diamant, la musique de Jean-Claude Petit devient un classique. Un grand film sur la solitude et l’amour impossible. Une histoire romantique qu’il rend dévastatrice. À cause de cette brillante réussite, le cinéma français va s’embaquer dans de nombreuses super-productions en costume, dans la même veine. Créant ainsi une sorte de tendance « qualité française », exportable et profitable, celle-là même critiquée par la Nouvelle Vague.