Cannes 2026 | Roma Elastica : les stars sont mortelles, même dans la ville éternelle…

Cannes 2026 | Roma Elastica : les stars sont mortelles, même dans la ville éternelle…

À Rome dans les années 1980, une star de cinéma, malade de sa splendeur passée, tourne son dernier film, un film de science-fiction, où elle tient le rôle principal, épaulée par sa fidèle maquilleuse.

« Elle avait un tarif pour chaque sein ». Même en s’aventurant un peu dans le star-système, Bertrand Mandico ne cherche pas à édulcorer son style. Roma Elastica est un miroir sorcière sur le cinéma. Ou un kaléidoscope en technicolor. On y verra un hommage à un art en voie de disparition, un portrait de diva sur la pente de son Boulevard du Crépuscule, ou une réflexion philosophico-visuelle autour du pouvoir de l’image.

En invitant la star Marion Cotillard, actrice idoine pour nous emmener dans ce labyrinthe ténébreux, Mandico digresse sur la condition d’une femme qui ne trouve plus de rôles après 40 ans (les actrices fanent et se périment). Cotillard se laisse portée par ce récit abstrait et se voit sublimée par la beauté élégante du film. En compagnie d’une Noémie Merland, fabuleuse confidente « trash », dans le rôle de la maquilleuse qui cherche à atténuer les traces du temps de son amie, elles forment un duo, parfois très drôle, déclencheur d’étincelles et même de furies. Leur liaison fatale est une romance queer qui n’a pas besoin d’être étiquetée.

Illusions perdues

Roma Elastica est autant un film sur les femmes libres que sur les actrices inspirantes. Mais c’est aussi une œuvre sur l’illusion, thème majeure de la filmo de Mandico. Ici, celle de la beauté et de la jeunesse éternelle, injonctions impossibles dans un monde patriarcal et misogyne. Les mecs, parfois pervers, souvent obsédés, sont rabaissés à la condition de beaux sex-toys ou de vieux impuissants. Ou tout simplement en marbre sculpté par des grecs il y a trois mille ans.

Car, une fois de plus, le cinéaste explore le genre, ou les genres plutôt. Inventif et onirique, son film ose une narration spectrale, où l’intrigue compte moins que l’expérience. Il invoque Pasolini et Fellini, interroge la société du spectacle (pathétique) et l’avenir de la création (intelligence artificielle et artefacts pour touristes versus création humaine bordélique et splendides sculptures antiques). Qu’est-ce qui est authentique, qu’est-ce qui est fake? Et puis enfin, il y a l’illusion d’une grande famille (celle du cinéma, celle de cour, celle qu’on s’est choisie) qui est écornée : détestation, mépris et décadence abiment tout le monde.

« Je me sens comme cette ville. En ruines. »

Pourtant Roma Elastica n’est pas qu’une affaire d’apparences et de mirages. Le film s’aventure aussi dans les coulisses d’un art, le cinéma, italien ou américain, qui se voit (lui aussi) mourir. Le choix de Rome au début des années 1980 n’est pas anodin. La ville éternelle. Qu’en reste-t-il? Des ruines d’un empire autrefois glorieux et dominant. Des bâtiments délabrés et squattés. Des plateaux de cinéma qui ont servi de décor à des chefs d’œuvres et qui sony colonisés par la publicité et la télévision. Rome est comme une actrice : elle contemple sa beauté et sa stature mais le miroir lui renvoie l’image d’une réalité plus âpre. Des tags sur le temps qui passent, des slogans politiques qui sonnent creux, un médium qui prédit un futur apocalyptique : Mandico n’a jamais été aussi cruel en convoquant le passé pour parler de notre présent.

On comprend alors pourquoi ce film est envahit par la mélancolie et la solitude. Il y a quelque chose d’amer dans ce Roma Elastica, sous ce vernis glamour. Ce questionnement sur le temps qui passe perd parfois de sa dynamique, de son énergie. Il n’empêche. Quelques fulgurances scénaristiques ou visuelles (ce sang blanc qui gicle…) permettent au film de nous happer dans ce délire plastique et existentialiste. Il reste quand même quelque espoir. D’une part, ce film existe, preuve que le cinéma peut encore produire une œuvre singulière sur lui-même. D’autre part, même si la star dépérit, en quête d’un ultime rôle pour maintenir une flamme fragile avant que le grand froid ne la condamne, même si l’art se prostitue pour subvenir à ses besoins, le réalisateur laisse passer un peu de lumière pour nous faire croire qu’une actrice comme un film sont immortels. À moins que ce ne soit là aussi qu’une grande illusion…

Roma Elastica
Festival de Cannes 2026. Séance de minuit.
1h47
En salles le 23 décembre 2026.
Réalisation et scénario : Bertrand Mandico
Musique : Pierre Desprats
Image : Nicolas Eveilleau
Distribution : Condor
Avec Marion Cotillard, Noémie Merlant, Isabella Ferrari, Franco Nero, Ornella Muti, Maurizio Lombardi, Martina Scrinzi, Agnese Claisse, Milutin Dapcevic, Zlatko Burić...