The Social Reckoning : scandale, mensonges et « likes »

The Social Reckoning : scandale, mensonges et « likes »

C’est l’histoire vraie de Frances Haugen, une jeune ingénieure chez Facebook, qui sollicite l’aide de Jeff Horwitz, journaliste au Wall Street Journal. Ensemble, ils se lancent dans une enquête pleine de dangers qui les mènera à révéler au grand jour les secrets les mieux gardés du puissant réseau social. Le film est la suite de The Social Network de David Fincher.

En pleine nuit, au bord d’une route, une jeune femme attend une dépanneuse près de sa voiture. Elle s’impatiente. Mais à la place de la dépanneuse, c’est une voiture de police qui s’arrête. Simple contrôle, serait-on tenté de penser. Pourtant, les deux agents, l’un afro-américain, l’autre hispanique, vont rapidement être dépassés par la situation : ils ont affaire à une « Karen ».

Sous l’effet des réseaux sociaux, ce prénom est devenu un sobriquet. Il désigne une femme blanche qui, forte de ses privilèges, accuse, harcèle ou dénonce des personnes noires ou issues de minorités, souvent avec un racisme à peine voilé. Surtout, une « Karen » aime filmer et diffuser ses esclandres en ligne. La jeune femme brandit son téléphone et accuse les policiers de la harceler parce qu’elle est blanche, sous les yeux de dizaines de milliers d’internautes. C’est cette vidéo qui va attirer le regard de notre protagoniste.

Enquête d’action

Frances Haugen (Mikey Madison, à des années lumières de son personnage d’Anora), ingénieure chez Facebook, voit défiler quantité de vidéos haineuses. Mais celle-ci retient particulièrement son attention : cette « Karen », elle la connaît. Comment une personne ordinaire peut-elle se radicaliser à ce point ? C’est la question qu’elle se pose, tout en faisant remonter ce constat alarmant à ses collègues, puis à sa hiérarchie. Personne ne l’écoutera. Frances comprend alors que la direction sait parfaitement que ses algorithmes favorisent les contenus clivants, ceux qui attisent la colère et donc les partages, et qu’elle choisit de l’ignorer.

« Je suis ici pour aider Facebook… pas pour le détruire ! »

Pendant ce temps, à l’autre bout de la ville, Jeff Horwitz (Jeremy Allen White, charismatique, comme toujours), journaliste au Wall Street Journal, enquête sur les dérives de Facebook et son impact sur ses utilisateurs. Reporter politique désenchanté, fâché avec la technologie (il ne sait même pas se servir d’un GPS) et têtu comme jamais, il cherche à entrer en contact avec des lanceurs d’alerte de l’entreprise pour approfondir son investigation.

C’est ainsi que ces deux fortes personnalités vont se rencontrer et devoir collaborer pour « frapper fort » sur la tête d’un géant mondial en pleine croissance. Leur duo dans la lignée des films autour d’investigations journalistiques, fait des étincelles, pour notre plus grand plaisir. Frances, brillante et un brin maladroite, n’hésite pas à traiter d’idiot ce reporter qui ignore la différence entre un bit et un octet. Ces joutes savoureuses sont aussi la grande habileté du scénario : à travers elles, le réalisateur et (brillant) scénariste Aaron Sorkin rend limpides des notions techniques arides et transforme des chiffres vertigineux en dialogues qui claquent.

Rendez-vous clandestins dans un hôtel, dans un parc, dans un bar : on se croirait dans un film d’espionnage, entre Snowden et Pentagon Papers, pour prendre deux récentes références du genre. La tension ne retombe jamais, et la consternation grandit au fil de leurs découvertes. De quoi retirer l’appli au logo bleu, encore chérie des boomers.

Le patron du conglomérat, Mark Zuckerberg, lui, n’apparaît qu’avec parcimonie, mais son ombre plane sur tout le film. Succédant à Jesse Eisenberg dans The Social Network (qui racontait les origines peu glorieuses du réseau et son lot de trahisons), Jeremy Strong (Succession, The Apprentice) campe un milliardaire raide et impatient, enfermé dans sa bulle, les yeux rivés sur ses courbes de croissance. Sorkin l’éclaire comme un monstre froid, un parfait vilain de James Bond : chacune de ses apparitions glace le sang.

Une armée de l’ombre

Inspiré de faits réels, les « Facebook Files » publiés par le Wall Street Journal en 2021, The Social Reckoning (après la création du réseau social – « network » -, le bilan sociétal) dévoile l’affreuse vérité sur des outils manipulateurs et sur l’emprise qu’ils exercent sur nos vies, nos opinions et jusqu’à notre façon d’agir, de réagir, de penser, de juger. Le film ne pouvait mieux tomber : fin août, Meta a accepté de verser jusqu’à 18 milliards de dollars à une coalition d’États américains qui l’accusaient de rendre sciemment les adolescents dépendants. Et, il est désormais prouvé que Meta (nom du groupe incluant Facebook et Instagram), comme Tik Tok ou X, intervient dans les campagnes électorales. Une ingérence flagrante souvent en faveur de partis nationalistes-ultralibéraux xénophobes.

Seize ans après The Social Network, Aaron Sorkin voulait prolonger son scénario, tout en passant, cette fois, derrière la caméra. Loin d’être une simple suite, le film est une œuvre autonome qui prolonge et approfondit le premier. Dans la lignée des Hommes du président, Sorkin y réaffirme sa foi dans un certain cinéma, mais surtout dans le journalisme et dans les contre-pouvoirs. Ce sont les derniers remparts d’une démocratie ébranlée aux Etats-Unis par la mouvance MAGA, l’assaut du Capitole, ou les actions de la police de l’immigration, et partout par la montée de l’extrême-droite et des contenus violents, masculinistes, sexistes, racistes et homophobes.

Poignant, convaincant, parfois drôle (le duo White/Madison trouve la juste alchimie pour les yeux comme pour les oreilles) et nécessaire, The Social Reckoning s’affrime comme un thriller politique sous haute tension, à consommer sans modération, ni dislikes.

The Social Reckoning
1h52
En salles le 7 octobre 2026
Réalisation et scénario : Aaron Sorkin, d'après les articles "The Facebook Files" de Jeff Horowitz
Musique : Alexandre Desplat
Image : Jeff Cronenweth
Distribution : Sony Pictures Releasing France
Avec Mikey Madison, Jeremy Allen White, Jeremy Strong, Bill Burr, Wunmi Mosaku...