Filmé de nuit sur les toits de Tel Aviv, le film décrit en détail les systèmes derrière le massacre de civils palestiniens à Gaza par Israël à travers le témoignages de soldats et agents dont l’identité reste protégée.
Prix spécial du jury au dernier Festival de Venise, NAZA est un film inflammable par excellence. Peu importe votre opinion sur le conflit israélo-palestinien, le documentaire est essentiel par son intention. Rarement un film, co-construit avec le journal britannique The Guardian, n’avait joué un tel rôle de lanceur d’alerte.
Jusque là, les lanceurs faisaient l’objet et étaient le sujet du récit. De Snowden à Assange. Cette fois, et la distinction est importante, le film place les lanceurs dans l’ombre (visage caché, voix altérée) et met toute la lumière sur leurs révélations. Un film de contre-espionnage à l’intérieur même du gouvernement ciblé.
À la fin, on ne sait plus ce qui est le plus glaçant : l’usage de technologies aveugles, la déshumanisation des exécutants ou les conséquences d’une politique / stratégie qui a tué des dizaines de milliers de civils en trois ans. Ou tout simplement le déni de ces courageux informateurs, même quand l’intervieweur rappelle leur rôle et leur responsabilité.
Fauda (chaos)
Le documentaire interroge 24 soldats et agents du renseignement israéliens. Algorithmes et intelligence artificielle sont utilisés pour désigner les cibles de frappes, avec la conscience de leur impact, notamment le nombre massif de civils tués.
Ce qui nous intéresse ici c’est le point de vue cinématographique. Passons dans le hors champs, prenons du recul. NAZA (aka « dommage collatéral ») n’est pas seulement utile par ce qu’il révèle. Il est intéressant par ce qu’il montre (et par conséquent par ce qu’il ne montre pas). Tourné la nuit, sur les toits de Tel-Aviv, le film nous fait respirer entre chaque explication et dénonciation, avec quelques plans de coupe : des vues sur les appartements résidentiels (avec un immense écran TV allumé sur les chaînes d’info), des terrasses bondées flirtant bon la dolce vita, le quotidien ordinaire, insouciant?, et en apparence paisible d’habitants qui ignorent tout du déballage de compatriotes devant une caméra à quelques mètres d’eux.
C’est beau une ville la nuit. Et la vie ici semble un long fleuve tranquille. Tout juste un missile lancé de Gaza et visible dans le ciel perturbera une interview.
Les images manquantes
La caméra est posée. Les cadrages soignés. Cela ne suffit pas, et on le constate depuis la projection du film à Venise, pour le gouvernement d’extrême-droite israélien qui refuse de se voir dans ce miroir déformant sa réalité. Les cinéastes Yuval Abraham et Rachel Szor subissent un torrent de haine, des discours virulents, des injonctions violentes venues du plus haut niveau de l’État. Le film les embarrasse. Il est devenu une affaire politique. Outre la menace d’une déchéance de nationalité (ridicule), c’est avant tout la menace sur la liberté d’expression et la volonté de taire toute forme d’opinion divergente qui montrent que NAZA a peut-être ciblé juste. Et qu’il est tout aussi intéressant qu’un quotidien de référence est initié ce projet. Le documentaire et le journalisme ont peut-être là trouver une voie pour se sauver face aux fake-news, propagandes et autres méthodes d’invisibilisation.

Les forces israéliennes ont également réagi. Dans leur droit de réponse, elles assurent qu’elles n’ont « jamais planifié, approuvé ou mené de frappe à Gaza dans laquelle il était prévu que 500 personnes, ou tout autre ordre de grandeur de ce genre, meurent ». Elles affirment aussi qu’il n’y a aucune « aucune preuve pour l’étayer ». C’est la guerre des récits, où la mauvaise foi et le mensonge servent d’arguments.
Massacres des innocents
Car, en rappelant l’histoire de la surveillance de la bande de Gaza par Israël depuis près de soixante ans, le spectateur découvre un système (ceux qui écoutent, ceux qui décident, ceux qui tirent) bien huilé qui fait fi de la vie privée comme des droits humains. L’engrenage s’est accéléré depuis l’atroce attaque du 7 octobre 2023 ayant tué 1200 personnes (dont deux tiers de civils) sur le sol israélien, trauma national qui hante toujours la population. Doté de nouvelles technologies surpuissantes, le gouvernement israélien a répliqué avec une intensité toute aussi monstrueuse et encore plus meurtrière (plus de 70 000 victimes à dates).
Mais là encore, ce n’est pas l’unique propos. Le film, sans le dire, provoque un sérieux doute ; comment un État aussi technologiquement avancé, qui espionne l’enclave palestinienne depuis sa création, n’a pas prévu l’attaque du 7 octobre sur son sol? À l’inverse, il élude un peu trop facilement le poids de la menace que représente le groupe palestinien pour les israéliens.

Mais, assurément, NAZA dévoile l’invisible (la haine irrationnelle du voisin) et ne cache rien du visible (la technologie, les crimes). Rien de complotiste : c’est clairement dit dans le film. « Effacer Gaza, peu importe le coût ». Le montage est parfois cruel : le chef du gouvernement israélien qui débite ses mensonges et sa propagande accolé à un informateur qui confie « le but est de détruire ». Les témoins confirment ainsi tous les termes des accusations de la Cour pénale internationale à l’encontre du Premier ministre (crimes de guerre, crimes contre l’humanité). Rappelons que ces mêmes accusations visent le Hamas. Même si, ici, personne ne l’évoque. Aussi injuste, ou inéquitable, cela soit-il, ce n’est de toute façon pas le sujet.
Jeux de guerre
Selon nos opinions, on réagira différemment à tant de mises en garde, de vérités et de confessions. Parmi les plus saisissantes, il y a sans doute la possibilité factuelle que l’IA qui guide les décisions belliqueuses reconnaît ses erreurs, tragiquement fatales. « J’entends les derniers mots de la famille » confie un chargé des écoutes. Des innocents ont payé de leur vie des algos imparfaits. Car là il ne s’agit plus de ce conflit en particulier, mais de tous ceux à venir. L’IA embarqué dans le processus de choix de cibles, de stratégie d’attaques, de timing de tirs déresponsabilise tout le monde (jusqu’à ceux qui pilotent à distance les drones, et qui ont l’impression d’être dans un jeu vidéo). Le permis de tuer est effroyablement jouissif puisqu’il ne s’accompagne d’aucune question éthique.
D’ailleurs, dans un insert, NAZA montre un extrait du film Eye in the Sky, série B d’espionnage efficace qui filme l’attaque à distance d’un marché du Moyen-Orient. Ce qui semblait une fiction est devenu la réalité. Les guerres sont purement techniques. Aucune opinion morale ne doit intervenir. « – Pourquoi (…) tuer? – Je ne sais pas. »
N’est-ce pas, au final, un état des lieux, aussi froid que cinglant, d’une guerre contemporaine?
Je veux voir
En étant interrogés, ces agents regrettent de ne pas avoir douté, voire de ne pas avoir refusé certains ordres. Certains confirment une forme d’aliénation. Les Palestiniens n’existent pas, sauf quand il s’agit de compter les morts. C’est pareil en Ukraine, au Soudan, en Ethiopie, au Congo… Tout se « virtualise ». Les écrans servent de boucliers protecteurs à notre prise de conscience. NAZA démontre, de manière assez magistrale, que ce type de guerres se généralise.
Quant à la réaction excessive et outrancière de certains politiques israéliens, notamment ceux qui veulent déchoir de leur nationalité les cinéastes et juger ceux qui ont témoigné, cela prouve que le documentaire a touché leurs points sensibles, pour ne pas dire qu’il a touché juste. En regardant les dernières images, dans un Gaza dévasté, on ne peut que rappeler l’intérêt vital de ceux et celles qui osent faire rempart contre la barbarie. Quelque soit le camp. Peu importe le prix à payer.
NAZA
Festival de Venise 2026. Prix spécial du jury.
1h29
En salles les 12 et 13 octobre 2026
En ligne gratuitement sur le site de The Guardian à partir de novembre 2026
Réalisation, scénario et montage : Yuval Abraham et Rachel Szor
Image : Rachel Szor
Musique : Micachu
Distribution : MK2 Films, The Guardian
