Cannes 2024 | On becoming a Guinea Fowl : domination et toxicité masculine en procès

Cannes 2024 | On becoming a Guinea Fowl : domination et toxicité masculine en procès

Sur une route déserte au beau milieu de la nuit, Shula tombe sur la dépouille de son oncle. Alors que des funérailles se préparent, Shula et ses cousines mettent en lumière les secrets enfouis de leur famille de la classe moyenne zambienne. Dans ce film surréaliste et vibrant, la cinéaste Rungano Nyoni sonde les mensonges que nous nous racontons à nous-mêmes.

Avec On Becoming a Guinea Fowl, Rungano Nyoni réalise un film assez complexe sur le statut de la femme dans son pays, la Zambie, et sur l’emprise. Tout commence avec une situation absurde : une jeune femme, revenue dans son pays, trouve le corps de son oncle sur le bord de la route. S’ensuit une période de funérailles, véritable cirque de drama queens, avec une bonne dose d’humour noir.

Sans être révolutionnaire, ni dans le fond, ni dans la forme, le film s’approche de Festen dans son jeu de massacre. Au milieu de ce chaos empli de palabres et de cris, cette jeune femme qui s’est déracinée. Lui reviennent en mémoire les mauvais souvenirs de son oncle. Ressurgissent aussi ces principes archaïques qui régissent sa communauté originelle. Loin des stéréotypes, elle se détache de plus en plus de cette famille dans laquelle elle ne se reconnaît plus. Impuissante à changer les choses, elle réussit néanmoins à construire sa propre opinion au milieu de ses sentiments contradictoires et de ses émotions tourmentées. Pour elle, le deuil est à la fois résilience et résistance.

Fable féroce

Mais à travers ce rite funéraire, la réalisatrice déclenche avant tout un conflit quasiment politique sur la place des femmes dans la société zambienne. Mères, sœurs, filles, nièces, épouse, et autres cousines envahissent progressivement tout l’espace. La chronique installe l’affrontement entre tradition et modernité, pour rappeler que les coutumes et le mépris de classe ont la vie dure, quitte à écraser toute justice et toute solidarité (voire sororité).

« La pintade est un animal très bruyant dès que s’approche un prédateur afin de le faire fuir. »

Et peu importe que l’oncle défunt ait été un salaud, abusant sexuellement de mineures et trompant allègrement sa femme (d’une autre classe et d’un autre clan). Jusque dans sa mort, il sera préservé au détriment de sa veuve et de leurs enfants. C’est la plus grande violence de cette histoire : tout est fait pour faire taire les « pintades ».

Procès posthume

Lamentations et larmes étouffent le bruit des victimes. Mais elles ne peuvent en effet pas cacher l’adn du récit : le poids de la domination masculine, soutenu par une cohorte de femmes prêtes à tout pour conserver les biens matériels du mort, sans se soucier de ses torts.

Dans un final impressionnant, la cinéaste met en scène un conseil de famille érigé en tribunal. Par son agressivité et sa faculté à humilier les perdants sous ses allures de compromis diplomatique, il en devient un concert dissonant de harpies qui accusent, culpabilisent et hurlent au point d’évacuer toute douleur et toute compassion au nom de l’intérêt personnel.

Rugueuse satire sur les structures du pouvoir, mêlant superstitions et tensions culturelles, lois d’un autre temps et arrogance des dominants, le film pointe, à l’instar du premier film de Rungano Nyoni, I Am Not a Witch, l’impossibilité d’une liberté individuelle. Cette critique socio-politique est habilement ornée de réalisme magique et de flash backs symboliques. Soit autant d’allégories permettant d’échapper à l’horreur des événements passés et à accentuer la stupeur des faits présents.

Mais surtout, On Becoming a Guinea Fowl démontre avec efficacité comment l’appartenance à une culture et l’affirmation de l’identité influent sur les comportements, jusqu’à les soumettre à leurs dogmes.

On Becoming a Guinea Fowl
Cannes 2024. Un Certain regard.
1h35.
Avec Avec Elizabeth Chisela, Susan Chardy, Henry B.J. Phiri
Réalisation et scénario : Rungano Nyoni