La vie de Nanni, « splendide quadragénaire », entre les élections de 94 (remportées par Berlusconi) et 97. Les doutes, pannes d’inspiration et interrogations sur l’avenir de la gauche italienne, mais aussi l’entrée dans la paternité. Un autre enjeu, non des moindres : Nanni parviendra-t-il afin à lancer son projet de comédie musicale sur un pâtissier trotskyste ?
La fantaisie du cinéaste italien Nanni Moretti revient agrémenter ce début d’automne grâce au distributeur Malavida. L’an dernier, c’était son film Palombella Rossa qui revenait dans les salles de cinéma. Ce 30 septembre c’est au tour d’Aprile se sortir en version restaurée. En attendant l’an prochain, le retour de Journal intime, prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1994.
Aprile arrive en 1998 en compétition au Festival de Cannes. C’est son huitième long métrage de fiction. Déjà 25 ans de carrière à ce moment là au compteur, Nanni Moretti représente la partie émergée de l’iceberg du cinéma italien, en déliquescence depuis une quinzaine d’années. Fellini a signé ses derniers films, Sergio Leone et Bernardo Betollucci ont choisi de s’internationaliser avec de grosses productions. Scola est au creux de sa vague. Reste Benigni, nouveau prince de la comédie. Moretti semble bien seul avec Olmi et Tornatore pour hisser les films italiens au niveau des grands festivals (et ainsi s’exporter).

Le titre Aprile désigne plusieurs mois d’Avril.
Avril 1994 avec la première victoire du populiste, entrepreneur et magnat des médias Silvio Berlusconi. L’émergence de cet homme de droite dans le paysage politique italien coïncide avec l’acmé de sa propagande télévisuelle qui a détourné les italiens des salles de cinéma
Avril 1996, avec une période d’élections législatives où la gauche semble reprendre du poil de la bête, tandis que Moretti va connaître les joies de la paternité avec la naissance de son fils, Pietro. Le film débute quand le cinéaste abandonne le tournage d’une comédie musicale pour se lancer dans la préparation d’un documentaire politique, tandis que sa femme, Silvia Nono, est enceinte.
Le grand bouleversement

Toute la vie de Nanni Moretti est chamboulée durant cette période. Et il filme ainsi sa vie de cinéaste, de militant (de gauche) et de futur papa. Une sorte d’autofiction à travers laquelle il se raconte avec fantaisie durant ces années de troubles créatifs et intimes.
Comment dire ce que je pense ? Et je pense quoi au juste ?
Cette ressortie d’Aprile, dans le contexte de cette année 2026, rend encore plus (im)pertinent le point de départ de son histoire. Pour ne pas dire précurseur de notre époque. Nanni Moretti est désabusé par le bouleversement politique qui se produit dans son pays : Silvio Berlusconi cumule chaînes de télévision et fonction de Président du Conseil des ministres.
Quand Aprile sort au cinéma, une coalition de gauche est revenue au pouvoir depuis 1996. Nanni Moretti retrouve une disposition d’esprit créatrice pour revenir à la fiction et enfin tourner son projet de comédie musicale. Il croyait sans doute que Belusconi ne serait qu’une parenthèse désenchantée de l’histoire italienne. On ne savait pas à l’époque qu’il allait revenir au même poste pour deux autres mandats.
Journal plus qu’intime

Dans ce film, la politique italienne des années 1990 pousse Moretti à réaliser un documentaire, et faire parler des gens à propos de cette situation. Comprendre l’impensable. Il s’éparpille dans plusieurs directions : « Je n’ai même pas monté mon documentaire sur l’Italie. Et il me reste une grande confusion« .
Nanni Moretti incarne un double de lui-même. Son désarroi face à la politique n’est pas l’objet principal du film. Aprile tourne plutôt autour de son nombril. Sa future paternité est un bouleversement autrement plus grand que les frasques de Berlusconi. Son fol enthousiasme à devenir prochainement père offre les meilleures séquences du film. Autrement dit Aprile pousse le curseur de l’introspection plus loin encore que Journal intime.
Hybride
C’est aussi l’un des films où Moretti profite de sa liberté pour mettre en scène son rapport au monde et au cinéma, construisant une œuvre hybride, presque volontairement bancale, où tout se mélange : fiction et documentaire, film dans le film et restitution de moments réels personnels, politique t famille. Comme dans le récent Vers un avenir radieux, une suite d’Aprile qui ne dit pas son nom, tout se finira en séquence musicale fusionnant la vie et le cinéma. Audacieux, très comique et profondément grave, parfois abouti, parfois inachevé, le film installe le cinéaste en figure de proue de la résistance anti-Berlusconi, jusqu’à lui consacrer un film, Le caïman, en 2006.

Le film assume son moralisme et son didactisme, son allure de journal brouillon, grâce à un montage et un son qui muent le film en carnet de bord élaboré et élégant. Tout en accentuant son style et son caractère : entre paranoïa, indécision, dépassement, et désillusion. Bien sûr, le réalisateur-acteur n’est pas tout à fait aimable. De même on pourra ressenit de l’agacement quand le film hésite entre son état gracieux et son propos grinçant. Mais, pourtant, le charme agit de bout en bout…
Aprile, en version restaurée, est à découvrir dans les salles de cinéma à partir du 30 septembre 2026.
A noter pour Paris, le cinéma Reflet Medicis proposera plusieurs séances spéciales avec une présentation particulière du film : mercredi 30 septembre à 20h avec Emmanuel Burdeau, lundi 5 octobre à 20h avec Pauline Jannon de Super Seven, samedi 10 octobre à 18h avec Emanuele de Tape In Movies.
