L’Illusion de Yakushima : Vicky Krieps transplantée dans le Japon spirituel de Naomi Kawase

L’Illusion de Yakushima : Vicky Krieps transplantée dans le Japon spirituel de Naomi Kawase

Corry est française et vit au Japon. Elle partage sa vie avec Jin et s’occupe d’enfants en attente de greffe cardiaque à l’hôpital de Kobé. Alors que la culture Japonaise a du mal à accepter le don d’organe, Corry se bat au quotidien pour faire évoluer les mentalités et trouver plus de donneurs. Quand Jin disparait un jour sans laisser de trace, elle tente de le retrouver, mais doit aussi mener une course contre la montre pour que la greffe de son jeune patient aboutisse…

Naomi Kawase revient au long métrage de fiction après une si longue absence de cinq ans. True mothers, mélodrame parental trop long et trop complexe pour emballer, nous avait laissé un arrière-goût amer. Cela faisait déjà quelques films que la cinéaste japonaise ne parvenait plus à retrouver la grâce de ses précédentes œuvres. À vrai dire, depuis le charmant et séduisant Les délices de Tokyo (2015) et, surtout, le splendide Still the Water (2014), le cinéma hybride de Kawase ne trouvait plus le juste équilibre.

L’attente a été salutaire. L’illusion de Yakushima renoue avec une sensibilité touchante où s’entremêlent les esprits et la mort, la nature et la vie, le bonheur et l’humanité. L’amour et les forêts font de nouveau un beau mariage visuel dans ce drame qui s’inspire de nombreux de ses films.

Une fois de plus, Naomi Kawase s’intéresse, d’un point de vue documentaire, à un secteur de la santé. Ici, les transplantations cardiaques pour les enfants. Un sujet tabou au Japon. Doctement, le film aborde le sujet par tous les angles : émotionnels, statistiques (plus de 13 000 patients en attente, près de 5 ans d’attente), culturels. Le don d’organes n’est pas anodin au Japon où demander la vie d’un autre est source de culpabilité et synonyme de dérangement. Le thème a déjà été évoqué dans le cinéma (Tout sur ma mère de Pedro Almodovar, Réparer les vivants de Katell Quillévéré, 21 Grammes d’Alejandro González Iñárritu, John Q de Nick Cassavetes, etc.). Kawase décrit tout le processus, de façon précise jusqu’à l’aspect chirurgical, filmé de manière clinique dans une séquence à haute tension dramatique.

Le cœur a ses raisons

Mais si tout cela peut paraître didactique et même dogmatique, elle y ajoute une forte dimension spirituelle. Le cœur qui bat n’est pas simplement l’organe palpitant qui nous fait vivre. C’est aussi celui qui s’emballe lors d’un baiser amoureux. Cette dichotomie soutient toute la narration, que ce soit dans la vie privée de la coordinatrice française Corry (Vicky Krieps, choix qui s’avère évident pour ce rôle bienveillant et compassionnel) ou dans son travail, dont la mission est de sauver le plus d’enfants possibles, tout en rassurant et confortant les parents.

C’est aussi l’opposition entre la métropole de Kobe, où elle officie, et l’ile de Yakushima, perdue et sauvage, dans les eaux tropicales méridionales du Japon. Une île – biosphère qui a inspiré Hayao Miyazaki pour les paysages de Nausicaä et Princesse Mononoke. À travers de multiples détails, des fragments de vie, Kawase trace ce monde binaire qui n’a rien en commun mais que tout relie : on éviscère les poissons pour nourrir les hommes et une mente religieuse dévore sa congénère ; on enferme les enfants et on joue avec eux ; on médite, on randonne, on « mange, prie, aime » et on « powerpoint », on planifie, on « vélo, boulot, dodo ». Enfin, pour parachever cette démonstration, Corry est combattive, concrète, elle veut donner du sens à sa vie, quand son amoureux, Jin (Kan’ichiro, radieusement beau) se laisse vivre, porté par ses rêves, libre à chaque instant, sans avoir peur du dernier battement de cœur.

« Ne m’oubliez pas! »

L’aspect romanesque (et romantique) du film peut sembler le plus convenu, tout comme cette construction où les flash-backs et les ellipses s’enchainent parfois maladroitement. Mais cela faisait longtemps que la cinéaste n’avait pas écrit deux aussi beaux rôles féminin/masculin. Aucun des deux ne fait semblant, et c’est davantage leur rapport à la vie que le fossé culturel qui les éloignent. Deux étoiles filantes qui se rencontrent. Leur bonheur et leur malheur s’entrelacent jusque’à l’étreinte brisée dans une belle mélancolie. Un rêve qui a bel et bien existé (et non une illusion tel qu’on l’entend dans le titre en français)

Conte parfois trop flottant, où « les mots mentent » et les images cherchent une vérité, L’illusion de Yakuschima balance souvent entre plusieurs histoires qui s’harmonisent difficilement. Ainsi, le film s’étire à certains moments et relâche sa pression à ne pas savoir comment départager ses deux récits (la vie professionnelle et la vie privée de Corry).

Mais, à y regarder de plus près, ce drame explore avec originalité un thème plus universel : la mort et, son compagnon, le deuil. La mort rode en permanence (des enfants dont chaque battement de cœur peut-être fatal ; l’amoureux disparaît tel un évaporé ; le père s’éteint de vieillesse). Le deuil qui s’ensuit produit les plus belles scènes. L’émotion provient souvent des parents, dévastés par la perte de leur enfant. Si la mort n’effraie personne, c’est bien l’absence de l’être aimé qui semble inconsolable. Reste alors quelques mantras pour mettre du baume au cœur. Entre résurrectionn – « Peu importe sous quelle forme, continue à vivre » – et rationalisme – « Je ne sais pas où on va, mais reste dans le cœur des gens », Kawase poursuit cette foi en un monde de l’au-delà où la mémoire et les morts, l’amour et les vivants ne forment qu’un écosystème étrange où chacun peut changer d’apparence au fil du temps. L’espoir d’une forme d’éternité qui surpasse les douleurs.

L'Illusion de Yakushima (Tashikani atta maboroshi)
2h02
En salles le 17 juin 2026
Réalisation et scénario : Naomi Kawase
Photographie : Arata Dodo, Masaya Suzuki
Musique : Koki Nakano
Distribution : Ad vitam
Avec Vicky Krieps, Kan'ichiro, Ojiro Nakamura, Misaki Kakano, Haruto Tsuchiya, Ukyo Todoshi...