Cannes 2026 | Si tu penses bien : l’amour et la foi, mix toxique

Cannes 2026 | Si tu penses bien : l’amour et la foi, mix toxique


Lorsque Gil rencontre Jacques, leur amour est évident. Mais l’intensité des débuts laisse place à une relation où elle se sent de plus en plus enfermée, jusqu’à en perdre ses repères. Jacques la rassure : si elle pense bien, il ne lui arrivera que du bien. Peu à peu, Gil comprend le contrôle qu’il exerce sur sa vie…

Après trois films, on pensait que Géraldine Nakache serait cantonnée à des comédies dramatiques féminines. Avouons-le, plutôt inégales. Si tu penses bien est une rupture nette dans sa filmographie. L’actrice-réalisatrice opère un virage inattendu (et bienvenu).

Une femme tombe amoureuse d’un homme. Elle se convertit à sa religion, quitte son job pour être mère au foyer, sacrifie sa vie personnelle et se dévoue complètement à sa famille, dont toutes les règles sont dictées par le mari.

Dans la veine de L’amour et les forêts de Valérie Donzelli, Si tu penses bien raconte l’histoire non pas d’une emprise mais d’une domination masculine, et religieuse, et de son éventuelle libération. On suit ainsi ce couple durant six ans, de son coup de foudre à son délitement, avec la dose de sacrifices endurés et la dévastation sous-jacente palpable. Construit comme un thriller, le scénario raconte par longs flash-backs, comme des chapitres, le glissement progressif vers la soumission et l’aliénation de la femme.

Monia Chokri traduit parfaitement les doutes et les peurs, l’espoir que tout s’arrange et la détresse face une spirale sans fin de ce personnage piégé dans sa propre villa. Elle ne décide rien de sa vie et sa soumission est d’autant plus insupportable que le mari est pervers, harceleur, mufle, humiliant, égoïste, égocentrique et manipulateur. Et Niels Schneider n’a aucune pudeur à se glisser dans ce personnage antipathique, arrogant et cupide. Ce gaslight destructeur qui s’abat sur cette femme culpabilisée, la réduit à une génitrice, matrice d’une lignée, périssable à la ménopause. La religion de son mari dicte même leur vie sexuelle. « Demain je te mets enceinte ». La violence du propos est glaçante et résume toute leur relation.

C’est aussi, peut-être, l’angle mort du film : comment un homme peut-il à ce point être déconnecté de l’évolution sociétale, de l’équilibre homme-femme?

Poison maudit

Nakache parvient pourtant à lier autour d’un apparent conte de fée l’enfer d’un amour toxique et d’une foi rétrograde. Elle entre dans le mariage comme on entre dans une secte. Elle laisse les délires de son mari envahir chaque parcelle de son quotidien. Elle ne peut pas lutter contre des règles archaïques érigées comme modèle de vie. En jouant avec brio sur ces deux tableaux – la souffrance d’une épouse piégée dans son propre foyer, le diktat d’une religion dans le quotidien de ce même foyer -, la cinéaste réalise un subtil portrait d’une femme prisonnière à double tour.

Ce qu’elle montre et démontre en creux n’est pas tant la vie impossible qu’il lui fait mener mais bien l’incapacité à s’en évader. À ceux qui s’interrogent sur le silence ou l’impuissance à se défendre des victimes, le film offre une belle réponse. D’autant que l’épouse/mère/femme cherche à se libérer. Elle n’est pas impassible. Elle cherche à se désintoxiquer après avoir ingurgité tout ce poison. Le scénario flirte même à certains moments avec La guerre des Rose. Le récit refuse tout manichéisme. C’est d’ailleurs un rabbin qui lui donne la clé (mentale) pour s’en sortir et à quitter ce mari maudit.

La réalisatrice décrypte ses choix sans les juger. Surtout elle installe progressivement ses personnages dans leur vérité : le prédateur et sa proie, le monstre et sa victime, la bête et la belle. Lui-même se piège puisqu’il ne peut pas divorcer tant qu’elle peut procréer. La violence est palpable, rarement explosive, la détestation est atténuée par la dépression, les cris sont stériles. Avec une jolie sensibilité, et sans aucun déni, Nakache fracasse ce patriarcat obsolète en montrant la souffrance intime, psychologique d’une femme.

Six ans de réflexion

On peut être révolté par la position rétrograde de certains, les lois anachroniques ou la possessivité maladive du mari. Mais le film réussit avant tout une forme d’immersion dans la pensée et la psychologie de la victime. Le spectateur subit autant ces situations que la victime, écrasée par une violence psychologique insoutenable. Il y a parfois quelques respirations, notamment avec l’enfant du couple. Il y a surtout une belle réflexion sur la religion.

Si tu penses bien veut quand même voir la lumière au bout du tunnel. De l’amour, il ne reste plus grand chose dans ce chaos intime : l’instrumentalisation de l’homme et l’émancipation de la femme conduisent à une fin sans doute un peu trop prévisible. Sans être totalement soulagé, le spectateur gardera une saveur amère dans la bouche : la liberté se paye au prix fort et aucune justice au monde ne semble pouvoir entraver ces hommes sûrs de leurs droits sur les femmes.

Cependant, ce parcours de six années, assez éprouvant, reste prégnant dans les esprits. Pas seulement à cause de l’intensité du récit ou des regards de détresse ou de désespoir de Monia Chokri. Géraldine Nakache, en osant faire le lien entre des textes religieux d’un autre temps et le pouvoir acquis par les hommes grâce à eux, réalise une superbe démonstration (politique) de la domination masculine à travers les yeux d’une femme.

Si tu penses bien
Cannes 2026. Cannes Premières.
1h34
En salles le 16 septembre 2026
Réalisation : Géraldine Nakache
Scénario : Géraldine Nakache et David Lambert
Image : Sylvestre Vannoorenberghe
Distribution : Pan distribution
Avec Monia Chokri, Niels Schneider, Clémentine Célarié, Christian Benedetti, Mina Kavani, Oussama Kheddam,
Daniel Cohen...