
Troisième long-métrage de la cinéaste sud-coréenne July Jong, Dora est un réécriture maline et complexe de l’étude d’Ida Bauer, le cas à l’origine de ce concept freudien décrié.
Ton corps tu ne montreras point
Loin de l’agitation de Séoul, Dora, une jeune femme souffrant d’une mystérieuse maladie, vient se ressourcer au bord de la mer avec sa famille. Alors qu’elle découvre l’amour, l’énergie libérée en elle semble avoir des conséquences sur tous les membres de son entourage.
July Jong n’est pas une inconnue à Cannes. Son premier long-métrage A Girl at My Door était diffusé à Un certain regard en 2014 tandis que son drame social About Kim Sohee a fait la clôture de la Semaine de la critique en 2022. Voilà pourquoi les attentes autour de Dora étaient grandes. Et force est de reconnaître que July Jong ne nous a pas déçus. En effet, sa revisite du cas Dora (Ida Bauer) est d’une complexité particulièrement appréciée – dès lors que l’on ne se perd pas dans une lecture trop rationnelle de l’intrigue.

Car si la mise en place est un peu longue, Dora débute par un constat simple : l’adolescente est victime de violentes crises d’urticaires qui recouvrent tout son corps et c’est un conséquence de ce que son subconscient ne parvient pas à gérer. De quoi s’agit-il ? Le film s’amuse à explorer des pistes mais cela n’empêche pas la jeune femme de devenir modèle pour le père de la famille d’à côté, un peintre qui n’a rien délivré depuis des années. La mère d’à côté, une actrice japonaise qui a rejoint la Corée du Sud pour soigner un cancer, s’évertue à passer des heures à prendre soin son potager. Et tandis que Dora s’occupe aussi bien qu’elle le peut de leurs deux enfants, c’est son couple de parents qui semble le premier en crise.
Le désir féminin, force inquiétante
Crise qui pousse la mère à partir – convaincue que son mari a une liaison avec l’ancienne actrice -, ce qui instaure une nouvelle dynamique au sein de cette étrange bande. Sa mère autoritaire et oppressante hors du paysage, Dora commence à aller mieux. L’urticaire disparaît petit à petit, elle prend goût à la vie, apprend à nager, se laisse tenter par de nouvelles saveurs et devient même amie avec le maître-nageur des enfants. Mais les apparence sont évidemment trompeuses car la découverte du désir donne des ailes au personnage qui, à juste titre, apprécie de plus en plus montrer son corps.
Pendant 2h27, July Jung s’amuse à explorer les facettes du cas de Freud pour mieux réduire en miette son analyse particulièrement biaisée. Au fil des séquences, Dora (Doyeon Kim, absolument magnétique) est ainsi filmée de plus en plus près, comme si la cinéaste tenait à nous faire entrer dans sa tête – ou en tout cas à nous faire suivre ses péripéties de son point de vue.

De même que son désir. Intriguée par le maître-nageur depuis qu’elle l’a vu copuler en forêt, elle semble ne pas vouloir donner suite à ses tentatives de rapprochement. A l’instar de celles du voisin, qui s’est convaincu que sa nouvelle muse tente de le séduire. C’est ainsi sur l’ex-actrice japonaise que la jeune femme jette son dévolu. Leur complicité du début est belle, saine mais finalement mise à mal dès lors qu’elle est confrontée au désir des hommes (le père ayant effectivement une liaison avec celle-ci).
La troisième partie du film, reposant sur des twists et des moments WTF? laisse le spectateur abasourdi, tant il est submergé par le doute. La perception de Dora st-elle faussée au point que l’on doive douter d’elle ? Les protagonistes masculins du film sont-ils vraiment aussi pourris qu’on ne le pense ? Et surtout, quelle issue dans un monde où la parole d’une femme est toujours remise en cause. July Jung offre alors une porte de sortie improbable car surprenante à ses deux héroïnes qui ont bien plus en commun qu’elles ne le pensent. En présentant la famille comme un espace de projection et d’étouffement, Dora remet les compteurs à zéro. Le film insiste en effet sur le rôle toxique de la famille, lieu de contrôle du corps féminin tout en liant cela aux attentes parentales projetées sur leur enfant.
On en ressort convaincu que la contamination émotionnelle existe et que parfois, un symptôme individuel (comme l’amour) peut affecter tout un groupe. Pour le meilleur comme pour le pire !
Dora
Festival de Cannes 2026. Quinzaine des Cinéastes
2h17
Réalisation : July Jung
Scénario : July Jung
Image : Irina Lubtchansky
Musique : Younggyu Jang, Taehyun Choi
Distribution : les films du Losange
Avec Doyeon KIM (Dora), Sakura ANDO (Nami), Saebyeok SONG (Yeon-su), Wonyeong CHOI (Sang-hun)
