Digger Rockwell, censé être l’homme le plus puissant du monde, se lance dans une mission pour prouver qu’il est bien le sauveur de l’humanité, avant que la catastrophe, qu’il a lui-même déclenchée, n’anéantisse la planète. Mais sa quête provoque de nombreux désastres.
Digger était programmée pour être l’un des événements cinématographiques de l’année. Alejandro González Iñárritu revient quatre ans après Bardo, film déjà trop surchargé. Malgré tout, fort de sa réputation, il signe ici une comédie noire à plus de 125 millions de dollars. Pari audacieux. Pour rassurer les investisseurs, il enrôle Tom Cruise, qui abandonne enfin la figure du héros américain casse-cou pour retrouver un personnage de composition. Depuis Rock of Ages en 2012, la star restait enfermée dans un genre, le film d’action, au point d’en oublier qu’il est souvent fabuleux dès qu’il se grime (Tropical Thunder) ou qu’il se lâche (Magnolia, Rock of Ages). Le voilà transformé en vieux magnat texan du pétrole en Santiago, avec une (fausse) bedaine, de belles bajoues, une perruque cheveux blancs clairsemés.
Ainsi métamorphosé par la grâce du maquillage, il incarne Digger Rockwell, héritier d’un empire bâti « à coups de pelle ». Le parfait archétype du milliardaire egotique et libertaire (toute ressemblance avec.). L’acteur semble se régaler (et reconnaissons qu’il y a quelques fulgurences dans certains de ses gestes). Le roi du forage (drill Baby) au Groenland (qui n’est toujours pas américain) se fout des alertes des scientifiques et des climatologues. Or, une plateforme de glace géante se détache et dérive vers l’Europe, qu’elle menace de submerger (ne rigolons pas, ça risque d’arriver). Est-ce vraiment un problème puisque les USA se fichent de l’Europe?

Peu importe : Iñárritu s’amuse (tout seul) à imaginer des cellules de crise à Washington et dans une sorte d’ONU du futur (« How dare you? »). Le cinéaste mexicain ne brille pas par une imagination débordante, calquant les peurs actuelles dans une sorte d’avenir fantasmé (qui se veut réaliste). On accuse les Russes, on veut atomiser le gros glaçon, on peut prier. Ou, plus crédible, on ne va rien faire.
Farce apocalyptique
L’acmé est un monologue de dix minutes de Rockwell qui renvoie le public à sa propre dépendance aux énergies fossiles et à son confort (wow, qui aurait pu prédire?). « For sure », le spectateur est ciblé (en plus il a payé pour se faire vilipendé). Mais de la part d’une star qui voyage en jet privé et d’un réalisateur capable d’importer des tonnes de neige et de glace du Chili au Canada pour un film, tous deux issus de pays dont les énergies fossiles ont enrichi une caste capitaliste, c’est un peu gonflé.
Digger est une farce apocalyptique, qui flirte de loin avec Dr Folamour (géniale « comédie » de Kubrick), Don’t Look Up (bien plus mordant et cynique), There will be Bood (davantage transcendantal et lyrique). Avec, en bonus, un deuxième récit qui surgit et s’entremêle, et clairement l’ambition de renouer avec la virtuosité de Birdman. Ce « twist » un peu méta renvoie de manière cruelle à la véritable intention du réalisateur et de son acteur : une forme d’arrivisme cinématographique (pas très subtil) qui boursouffle l’égo des deux.

Aucune distance, aucune dérision – la vulgarité, qui se veut choquante (gags scatos, cancer anal du président, vieille chatte qui pisse dans le lit), provoque tout au plus un haussement de sourcils. Ce n’est jamais vraiment drôle (au mieux, c’est cringe). Tout est trop simpliste, lourd, répétitif.
Satire clinquante
Malheureusement, le cinéaste s’emmêle les pinceaux et le film tourne rapidement en rond jusque’à rendre son propos vain et sa morale superficielle. Les seconds-rôles n’aident pas. On a rarement vu John Goodman, Sandra Hüller et Riz Ahmed aussi mal dirigés. Comme s’ils étaient perdus dans une centrifugeuse qui ne cherche qu’à admirer Tom Cruise dans sa performance excentrique.
On peut toujours se raccrocher à la direction artistique, même si elle écrase le scénario comme les interprètes. La caméra d’Iñárritu cherche constamment à rendre spectaculaire ce qui ne l’est pas, rendant ainsi cette satire plus clinquante que cinglante. Le film plonge dans la vacuité (ce qui est souvent le piège dans les puzzles du réalisateur). On sent parfois la sortie de piste vers le navet qui ne trouve jamais le bon ton.

Indigeste, la charge anti moguls et anti MAGA parait finalement insupportable et agaçante. Un comble. Car, si le but est de caricaturer ces monstres immoraux, égoïstes et réactionnaires, l’objectif est raté. On en vient presque à le trouver attachant ce vieux texan cupide. Pire, la satire, gonflée d’air vide (ou déjà vu), est rapidement percée jusqu’à atterrir pathétiquement à nos pieds avec son petit sifflement plaintif. Elle ne fait pas rire pour désarmer, elle donne les armes pour en rire. Epic Fail.
La vanité du cinéaste, le narcissisme de l’acteur et la prétention du scénario creusent finalement la tombe du film. Alors que le sujet du film nous parait aussi juste qu’urgent, que ses moyens sont aussi démesurés que la mise en scène d’Iñárritu et le surjeu de Cruise, on assiste ici à un simple délire très coûteux qui ne fera pas changer d’opinion ceux qui sont encore dans le déni du dérèglement climatique.
Digger
2h09
En salles le 30 septembre 2026
Réalisation : Alejandro González Iñárritu
Scénario : Alejandro González Iñárritu, Alexander Dinelaris Jr., Nicolás Giacobone et Sabina Berman
Image : Emmanuel Lubezki
Musique : Cosmo Sheldrake
Distribution : Warner Bros Pictures
Avec Tom Cruise, Riz Ahmed, John Goodman, Sandra Hüller, Michael Stuhlbarg, Jesse Plemons, Emma d'Arcy...
