
Annie Ernaux est sollicitée pour une signature de son dernier ouvrage dans la ville de son enfance, Rouen. Alors qu’elle s’y rend, elle est prise d’un vertige et replonge dans le souvenir de l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur le reste de son existence.
« Je n’aime pas le mot adapter. C’est une sorte d’élargissement énorme. Parce que le cinéma, c’est ça ». Avant la projection cannoise du film de Judith Godrèche, Annie Ernaux a ainsi présenté la transposition sur grand écran de son roman Mémoire de fille.
Adapter est en effet un mauvais terme. Le cinéma, depuis qu’il s’est emparé de la fiction à la fin du XIXe siècle, s’inspire de textes et de récits littéraires, théâtraux ou réels. Il y a un proverbe italien qui dit : « traduttore, traditore » (littéralement « traducteur, traître »). Mais trahir l’œuvre originelle peut aussi signifier lui ôter sa sève.
En ne trahissant pas assez le roman autobiographique d’Ernaux, c’est-à-dire en ne lui donnant pas la dimension cinématographique nécessaire pour le transcender à l’image, Judith Godrèche trahit involontairement tout le génie de l’écrivaine qui s’épanouit dans la distanciation des événements vécus tout en liant avec fluidité les fragments de sa mémoire. Ce qu’avait magnifiquement réussi Audrey Diwan avec L’événement, il y a cinq ans.

Mémoire de fille est assez plat. Le scénario manque d’aspérité, le montage est atone, l’enjeu un peu grossier. On ne critique pas le sujet : une jeune fille provinciale, naïve, un brin intello, est immergée dans un centre de colonies de vacances où elle doit encadrer des enfants. Elle est confrontée pour la première fois à l’esprit de groupe, aux garçons (et leur boys club), à la sexualité, aux médisances et aux confidences d’autres filles… Une brebis, vierge impénétrable, au milieu de loups et de lionnes.
On comprend bien l’intérêt de Judith Gadrèche, engagée personnellement dans les combats #metoo du cinéma, de filmer le mécanisme du pouvoir masculin sur les filles. L’un d’eux, H, est clairement farceur, harceleur, sûr de son pouvoir de séduction (et de ses mensurations). Mais, à trop caricaturer, le film en devient manichéen, alors qu’il est déjà assez binaire comme ça.
Une vraie jeune fille
C’est d’autant plus regrettable qu’il y avait matière à filmer de manière plus incarnée l’appropriation du corps de la femme par un mec dominateur, méprisable, qui profite de la vulnérabilité d’une fille qui connaît ses premiers papillons dans le ventre. À sa façon, la primo-cinéaste reconnait que la vie vaut d’être vécue, même avec des salauds… Mais finalement Mémoire de fille est bien plus pertinent quand il s’agit de filmer ces jeunes femmes, solidaires parfois, mesquines, souvent, cruelles inconsciemment. La sororité serait ainsi un mirage. Et c’est bien cette éventuelle illusion qui aurait mérité d’être creusée.

Si Mémoire de fille porte en lui les germes d’un débat passionnant, et politique, entre exploitation et libération de la femme, il se fracasse sur sa construction très classique et ses dialogues très didactiques. S’étirant inutilement avec de nombreuses scènes de remplissage, il échoue à saisir les effets physiques et psychologiques de l’abus sexuel. Au mieux, on palpe le mal-être de cette jeune fille, abimée par un connard.
Judith Godrèche n’a pas osé « élargir » le livre d’Ernaux. Trop fidèle, trop respectueuse, trop appliquée, elle a préféré illustrer plutôt que traduire les émotions intimes de l’écrivaine . Si bien que Mémoire de fille manque de nous bouleverser, de nous provoquer, de nous révolter.
Mémoire de fille
Cannes 2026. Un certain regard.
1h57
En salles le 30 septembre 2026
Réalisation : Judith Godrèche
Scénario : Judith Godrèche et Annie Ernaux d'après le roman autobiographique éponyme
Image : Joachim Philippe
Distribution : Jour2fête
Avec Tess Barthélémy, Valérie Dréville, Victor Bonnel, Ariane Labed, Maïwène Barthélémy, Anja Verderosa, Louise Labèque...
