Cannes 2026 | Dégel de Manuela Martelli ausculte le Chili post-Pinochet

Cannes 2026 | Dégel de Manuela Martelli ausculte le Chili post-Pinochet

Chili, 1992. Le pays se remet à peine de 17 ans de dictature tandis que le monde entier célèbre – non sans une certaine ironie – le cinq-centenaire de la découverte du continent américain. Dans une station de ski isolée, Inès, âgée d’une dizaine d’années, observe les va-et-vient des touristes dans l’hôtel tenu (de main de fer) par sa grand-mère. Toute la première partie du film est perçue à travers son regard : le glacier, les cimes enneigées, ses frères, les clients… et notamment une skieuse de quelques années son ainée, Hanna, qui s’avère être une championne prometteuse, et sur laquelle Inès jette son dévolu.

Le récit semble lui-même un peu figé dans ce lieu sans âge où l’ennui le dispute au désoeuvrement. Jusqu’au moment où Hanna disparaît, laissant Inès avec un secret dont le poids est trop lourd pour elle. Tiraillée entre la fidélité à sa famille et son amitié pour la sportive, la jeune fille promène sa silhouette hésitante et presque fantomatique dans les lieux liés à l’enquête et aux recherches. Personne ne prête réellement attention à elle, si ce n’est la mère de la disparue, avec laquelle elle tente de nouer un lien maladroit et emprunt de culpabilité.

C’est moins l’intrigue (relativement convenue dans ses prémisses comme dans son développement) qui frappe dans le second long métrage de Manuela Martelli que le contexte, précis et détaillé, dans laquelle elle s’inscrit. Aucun soupçon de hasard dans le rapport évident entre ce récit de disparition et la propre histoire du Chili sous Pinochet – le reportage télévisé évoquant les fouilles dans le désert, à la recherche des victimes du régime, semblant même presque redondant. Le parallèle est donc flagrant entre la manière dont la famille d’Inès fait corps pour empêcher que la vérité ne soit révélée et celle dont use l’état pour se protéger. Aucune différence, non plus, dans la manière dont la « disparue » devient peu à peu coupable de sa propre disparition (elle était « problématique », elle avait déjà fugué, elle a donc bien cherché ce qui lui est arrivé) et les arguments de la dictature pour justifier ses agissements. 

Démonstration politique

Là où le film ajoute une couche de sens plus contemporaine, c’est dans la violence misogyne qui vient se superposer à l’omerta pratiquée par les autorités locales. Car la mère d’Hanna est à son tour renvoyée à sa propre condition de femme, accusée à mots à peine voilés d’être responsable de la disparition de sa fille, forcément soupçonnée d’avoir été une mauvaise mère, et jugée inapte à participer aux recherches. Recherches qui s’arrêtent d’ailleurs bien vite – c’est mauvais pour le tourisme. De toute façon, si Hannah est morte, seul le dégel pourra rendre son corps, à quoi bon s’obstiner ? 

La réalisatrice fait preuve d’une indéniable justesse lorsqu’il s’agit de décrire les rouages qui se mettent en place face au drame, et notamment la manière dont la disparition d’Hannah met au jour les secrets, rancoeurs et différends de tout son entourage. Pas un personnage n’échappe au portrait peu complaisant qu’elle fait de ce microcosme obsédé par sa propre sauvegarde, au point d’étouffer tout fait dissonant, soit-il d’ordre criminel. Sans surprise, la dimension d’enquête laisse ainsi place à une démonstration glaciale, dans laquelle des actions individuelles viennent éclairer (et expliquer) des comportements collectifs susceptibles de justifier les pires exactions. 

Rien de bien neuf sous le soleil, c’est évident. Mais Manuela Martelli travaille moins la résolution d’un (faux) suspense que la nécessité de continuer à dénoncer et contrer un système toujours bien prégnant. Elle s’attache ainsi à une mémoire indélébile dont le traumatisme traverse – même involontairement – les générations. Car les scènes finales sont là pour en témoigner : en ayant tenu son rang, Inès a gagné un statut légitime au sein de sa famille. Elle est désormais liée à eux par bien plus que les liens du sang. 

Fiche technique
Dégel de Manuela Martelli (2026)
Avec Maya O’ROURKE, Saskia ROSENDAHL, Maia Rae DOMAGALA, Jakub GIERSZAL, Paulina URRUTIA, Mauricio PEŠUTIĆ...
1h40
Sortie française : 26 août 2026
- Un Certain Regard -