6 hypes flairées dans l’année : des récits qui font leur révolution, des cinématographies qui s’imposent, des savoir-faire qui s’exportent, des thématiques qui explosent ou encore des formats qui innovent. Le cinéma, court ou long, docu ou fiction ou animation, réel ou « virtuel », d’ici ou d’ailleurs, et la série n’ont pas perdu de leur capacité à s’adapter au monde qui vient. Quitte à le raconter ou l’affronter frontalement.
MADE IN CHINA
Le cinéma chinois d’auteur a connu une année exceptionnelle avec Les feux sauvages (en compétition à Cannes 2024), Black Dog (Prix Un Certain regard à Cannes 2024) et Résurrection de Bi Gan (prix spécial du jury à Cannes en 2025). Trois propositions formellement formidables de Jia Zhang-Ke, Hu Guan et Bi Gan, tous les trois flirtant avec la SF. La narration des Feux sauvages, l’épure de Black Dog et l’expérimentation visuelle de Résurrection nous ont emballés, quand le cinéma est-asiatique s’avérait un peu décevant cette année. Cerise sur le gâteau Black Dog a séduit 265 000 spectateurs en France. Et c’est sans oublier le phénomène Ne Zha 2, qui permet pour la première à un film chinois de dominer le box office mondial annuel (2,3 milliards de $ de recettes) devant les blockbusters américains.
FRENCH TOUCH
L’animation française démontre une fois de plus qu’elle « cartoonne ». Arco (455 000 entrées) et Amélie et la métaphysique des tubes, tous deux présentés à Cannes, s’invitent dans les palmarès américains (y compris les respectables Annie Awards avec plusieurs nominations). Et mentionnons Marcel et monsieur Pagnol, la série Samuel (par Emilie Tronche), la série d’Alain Chabat, Asterix et le combat des chefs (énorme succès), La vie de château, Maya donne moi un titre (par Michel Gondry), Le secret des mésanges, et, en début d’année dernière, le très beau Slocum et moi de Jean-François Laguionie sorti en début d’année.
N’en jetez plus.
Le court métrage d’animation français n’est pas en reste, avec six films sur quinze shortlistés aux Oscars. Trois des cinq nommés aux Annie Awards dans la catégorie films étudiants viennent de France (TRASH, Acrobats, Jour de vent). Le court animé de l’année c’est assurément Les Bottes de la nuit de Pierre-Luc Granjon, qui a gagné trois prix à Annecy. Un film fait en écran d’épingles, technique qui avait presque totalement disparu il y a à peine plus de dix ans…
LA BOMBE HUMAINE
Le monde va mal. Et ce n’est plus une dystopie. Kathryn Bigelow a décrypté avec malice et froideur la menace d’une bombe nucléaire prête à frapper les Etats-Unis. Dans A House of Dynamite, film percutant s’il en est, elle annonce la couleur : un empire américain plus fragile qu’on ne le pense. Sentiment confirmé quand on voit l’excellente série La Diplomate (on en est à la saison 3) où l’ambassadrice des USA au Royaume-Uni résiste à la présidente et au vice-président (par ailleurs son mari) qui veulent mettre la main sur une bombe soviétique gisant vingt mille lieues sous les mers. Là encore, la diplomatie semble envoyée au cimetière par les leaders de ce monde. Et puis il y a les bombes frappant la bande de Gaza que l’on voit dans Oui ou qu’on entend dans La voix de Hind Rajab.
Et sans parler de bombes, on voit bien que les peuples ne sont pas tranquilles, affrontant tyrans et tortures, propagande et prison : L’agent secret et Je suis toujours là au Brésil, Les aigles de la République en Egypte, Le gâteau du président en Iraq (présenté à la Quinzaine). Une humanité qui se transforme en bombe à retardement? Las, on a plutôt l’impression que chacun souffre de la fatalité de son époque.
BUREAUX DES LÉGENDES
C’est d’abord le retour d’un duo de cinéastes cultes – Hélène Cattet et Bruno Forzani – avec Reflets dans un diamant mort. Un Bond sous acide, entre giallo, fantasmes et nostalgie pop. Plus qu’un “thriller”, c’est brillant, baroque, parfois épuisant, mais terriblement excitant dans un jeu ludique sur le cinéma. Les espions continuent d’emballer la fiction. Bien sûr, il y a eu Ethan Hunt dans le jugement dernier de la franchise Mission : Impossible. Mais n’oublions pas Remi Malek dans l’invraisemblable The Amateur, Cameron Diaz et Jamie Foxx dans le fade Back in Action, et de bien meilleure qualité, Cate Blanchett et Michael Fassbinder dans The Insider. Agents doubles ou doublés, taupes bien cachées ou tapis sous le vernis d’une vie ordinaire, agents suspectés (L’agent secret), peu importe : l’espionnage est à la mode. Cela donne une série de fictions paranoïaques ou complotistes, y compris sur les plateformes : The Night Agent, Zéro Day, The Recruit, The Assassin, Butterfly, Slow Horses, The Asset, The Agency, Menace imminente, etc.
Le genre est en pleine forme, comme au bon vieux temps de la guerre froide.
CASQUE OBLIGATOIRE
La VR est vraiment revenue sur le devant de la scène. Et pas seulement dans les musées ou les expositions immersives. Le fait que le festival Cannes change de lieu pour sa compétition dédiée, et se dote d’une équipe spécifique, ai donne plus de visibilité au format et a été interprété par tous les acteurs du secteur comme un signal fort. L’écosystème se muscle en plus avec l’apport d’un marché. Par ailleurs, il n’y a jamais eu autant de films VR à Venise, avec une sélection très internationale et des signatures de plus en plus « grand public ». L’arrivée des salles VR/XR en France devrait contribuer à démocratiser l’accès.
Les titres qui ont fait le buzz montrent la diversité des formats : à Cannes, des expériences comme La fille qui explose VR, From Dust (Prix de la Meilleure Œuvre Immersive), In the Current of Being, LACUNA, La Maison de Poupée ou Ito Meikyū ; à Venise, des projets très attendus comme Asteroid (Doug Liman), Submerged (lié à Apple, par Edward Berger), mais aussi The Clouds Are Two Thousand Meters Up, Blur, L’Ombre (Blanca Li) ou La Magie Opéra. On n’est plus seulement dans « le film en casque » puisque ces œuvres sont pensées pour l’espace, le corps et l’attention.
Hybridation (performance live, au théâtre, à la danse, à la réalité mixte et aux installations), émotion (documentaires et intimités / identités dominent avec une recherche de narration plus solide) et distribution (musées, opéras, centres d’art, lieux culturels et tournées d’expositions, festivals) : la mutation est en marche.
DÉFRAGMENTÉES
Puisqu’on parle d’hybridation, il y a aussi celle des récits, où le témoignage, le documentaire, et la fiction se mélangent dans un harmonieux cocktail narratif à la première personne. L’intime avec un peu de distance. Ainsi Fragments d’un parcours amoureux où Chloé Barreau dans sa mosaïque de témoignages d’ex et de ses archives personnelles, raconte sa vie sentimentale. Ou
Dites-lui que je l’aime de Romane Bohringer qui signe un autoportrait sous forme d’enquête affective à travers l’histoire d’une autre femme, Clémentine Autain. Il y a encore Peaches Goes Bananas de Marie Losier, à la fois documentaire, performance, mise en scène de soi autour d’une artiste underground avec qui elle a tracé un bout de route commun. Dans Spectateurs !, Arnaud Desplechin signe un docu-fiction cinéphile où s’emmêlent souvenirs, entretiens, images, scènes rejouées.
La Voix de Hind Rajab de Kaouther Ben Hani est une reconstitution fictionnelle qui intègre du matériel réel (notamment audio) et une reconstitution cinématographique. Toujours en Palestine, Put your soul on your hand and walk, de Sepideh Farsi, journal intime et journal de bord d’une correspondance par delà les frontières. Et on peut revenir aux Feux sauvages de Jia Zhang-ke, qui utilise des images de ses anciens films pour composer une fiction qui explore le passé et le futur d’une civilisation.
